Alors que l'appareil judiciaire camerounais essuie de violentes critiques sur sa neutralité, l'Université de Dschang vient de jeter un pavé dans la mare académique. Ce jeudi, le campus a vibré au rythme d'une soutenance de Master Recherche en Droit et Carrières Judiciaires, présentée par Mistral Kamdem Simo sous le thème : « La justiciabilité des civils devant les juridictions militaires au Cameroun et le procès équitable ». Sanctionné par la mention Très Bien, ce travail scientifique d’élite dissèque l'arsenal répressif né de la loi antiterroriste de 2014. Une offensive universitaire courageuse qui relance le débat sur l'instrumentalisation des tribunaux militaires pour juger les civils, la trahison du Parlement et le délestage silencieux du pouvoir des magistrats civils.
En Bref
- (Le Fait) : Consécration académique d'un mémoire de Master Recherche s'attaquant aux dérives de la justice d'exception.
- (Le Lieu/La Date) : Faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l'Université de Dschang, ce vendredi 24 juillet 2026.
- (Le Chiffre clé) : 2014, l'année de la loi antiterroriste passée au scanner de la critique scientifique et de la doctrine.
- (L'Enjeu) : Analyser la dépossession des magistrats civils au profit d'un appareil judiciaire militaire verrouillé par l'exécutif.
- (L'Impact direct) : Une validation universitaire qui délégitime la militarisation de la justice face aux contestations politiques.
La mention "Très Bien" du courage : L'Université de Dschang s'affranchit de la peur
Dans un contexte national frileux où les universitaires préfèrent souvent les sujets lisses pour s'assurer des carrières dociles, Mistral Kamdem Simo a choisi de porter le fer au cœur du système sécuritaire de Yaoundé. En soutenant, sous la direction du Dr Tsafack Djoumessi Cédric Carol, son mémoire de Master Recherche sous l'option Droit et Carrières Judiciaires, le chercheur a brisé une omertà institutionnelle.
Le verdict du jury, qui a décerné à l'unanimité la mention Très Bien, est un acte politique lourd de sens. Le monde universitaire salue la qualité scientifique du travail tout en validant la pertinence d'une réflexion frontale sur les zones d'ombre de la législation camerounaise, confirmant le statut de Dschang comme le bastion de la recherche juridique indépendante.
L'autopsie des fondements dévoyés : Le chèque en blanc du Parlement
Au centre de l’analyse se trouve la mission dévolue à la justice d'exception. Initialement, les fondements du Tribunal militaire sont strictement corporatistes : juger les infractions commises par les soldats ou les crimes d'espionnage touchant directement à la sûreté nationale. Or, le mémoire démontre comment le logiciel a été altéré par la Loi n°2014-28 du 23 décembre 2014 portant répression des actes de terrorisme.
En votant ce texte à la hâte, le Parlement a trahi la confiance du peuple. Les députés ont introduit des notions floues qui permettent aujourd'hui à une justice d'exception, friande de procédures expéditives et de huis clos, de s'emparer de dossiers de simples citoyens. C'est un détournement de procédure qui profite exclusivement à l'exécutif pour s'offrir une assurance-vie face aux crises républicaines.
La fragilisation des garanties : Le procès équitable sacrifié sur l'autel de la sûreté
Le réquisitoire académique dresse un constat rigoureux : la généralisation du jugement des civils devant des officiers de l'armée détruit l'architecture même de l'État de droit. La porosité sémantique de la loi antiterroriste transforme une simple manifestation de rue en une atteinte à la sûreté de l'État :
Loi de 2014 et porosité sémantique ➔ Saisine du Tribunal militaire ➔ Suspension du droit commun et des droits de la défense ↓
Résultat : Une violation caractérisée des instruments internationaux du procès équitable.
Traduire un civil devant des magistrats soumis à la stricte discipline militaire et à la hiérarchie du commandement du Ministère de la Défense (MINDEF) prive l'accusé de la garantie constitutionnelle d'un juge indépendant et impartial.
La frustration des robes noires : Le délestage des magistrats civils
L'un des apports majeurs de cette réflexion doctrinale réside dans l'analyse de l'impact de ce système sur le corps judiciaire classique. Comment les magistrats civils vivent-ils ce délestage brutal de leurs compétences constitutionnelles ? Dans les palais de justice, la frustration est profonde mais s'exprime dans un silence de plomb.
Les procureurs et juges d'instruction civils voient d'un très mauvais œil cette spoliation de leur pouvoir juridictionnel. Ils se retrouvent réduits à gérer les affaires de droit commun (vols, litiges fonciers), tandis que tous les dossiers d'envergure politique ou sociétale leur sont arrachés pour être militarisés. Ce délestage est vécu comme un désaveu de leur compétence et une humiliation institutionnelle qui brise l'unité de la justice républicaine.
Le choc des réalités : De la théorie des amphis à la militarisation de la justice
L’impact de cette recherche universitaire trouve une illustration immédiate et tragique dans le traitement réservé aux acteurs politiques et de la société civile interpellés dans le cadre de la crise post-électorale consécutive au scrutin d'octobre 2025. Cette mécanique de transfert des contestations politiques vers les tribunaux militaires s'est déjà muée en un drame mémoriel. Les figures de la contestation que sont Anicet Ekane et Djeukam Tchameni ont elles aussi subi cette détention d'exception ; une incarcération politique qui a coûté la vie à Anicet Ekane, décédé en détention des suites de maladie.
Aujourd'hui, c'est le cas d'André Blaise Essama qui est devenu un cri d'alarme absolu. Souffrant d'un diabète aigu et privé d'accès aux soins médicaux appropriés dans sa cellule de New Bell, l'activiste nationaliste pourrait lui aussi trépasser si rien n'est fait en urgence. Cette militarisation de la justice est une régression institutionnelle majeure qui sacrifie les vies humaines, étouffe les libertés publiques et détruit la transparence dans la gestion de l'État.
Le Radar de Komiaza
- La Leçon à tirer : Le triomphe académique de Mistral Kamdem Simo, adossé au martyre d'Anicet Ekane et à l'agonie critique d'André Blaise Essama, met à nu la faillite meurtrière de la séparation des pouvoirs au Cameroun. Le Tribunal militaire n'est plus un outil de sécurité nationale, mais une cellule de neutralisation politique alimentée par un Parlement démissionnaire. Laisser des civils mourir en détention faute de soins détruit la légitimité républicaine. Tant que la justice sera militarisée, le délestage des magistrats civils se poursuivra, la transparence restera une illusion et les vies des citoyens demeureront en sursis.
- Le Débat Komiaza : Face à la mort documentée d'Anicet Ekane et au péril de vie qui menace André Blaise Essama, le Conseil Supérieur de la Magistrature doit-il déclarer l'incompétence constitutionnelle immédiate des tribunaux militaires pour tous les délits d'opinion et exiger la libération des civils ?
Par Augustin Roger Momokana avec Michel Jotsa officiel







