L’arrêt n° 49/CIV, rendu par la Cour d’appel de l’Ouest à Bafoussam, vient de jeter un pavé dans la mare des chefferies traditionnelles Grassfields. En invalidant partiellement le jugement du Tribunal de Grande Instance (TGI) des Bamboutos, la justice a nommé Amédée Azebaze Momo administrateur légal des biens de feu Sa Majesté Joseph Momo. Cette décision patrimoniale retentissante secoue les plateformes numériques et met à nu un conflit familial féroce. Elle impose surtout un recadrage doctrinal historique : la gestion du portefeuille financier privé d'un roi n'est pas un attribut automatique du trône coutumier, toujours occupé par le chef Serges Evariste Momo Keubou.
En Bref
- (Le Fait) : Arrêt de la Cour d'appel de l'Ouest infirmant le TGI des Bamboutos sur la gestion des biens de la succession Joseph Momo.
- (Le Lieu/La Date) : Cour d'appel de l'Ouest à Bafoussam, ce dimanche 26 juillet 2026.
- (Le Chiffre clé) : Arrêt n° 49/CIV, l'acte juridique qui retire le monopole financier au chef traditionnel au profit d'un co-héritier.
- (L'Enjeu) : Dissocier strictement le droit patrimonial moderne (gestion des actifs) du droit coutumier (gouvernance du trône).
- (L'Impact direct) : Amédée Azebaze Momo devient le seul manager légal du patrimoine, encerclant la gestion financière de la chefferie.
Le verdict du plumitif : Le TGI des Bamboutos désavoué à Bafoussam
L'extrait du plumitif qui agite le landerneau médiatique consacre une rupture judiciaire majeure. Saisie d'une procédure lourde de tierce opposition en hérédité et d'homologation de testament, la Cour d'appel de l'Ouest a choisi de taper du poing sur la table. Les magistrats ont infirmé la décision du TGI des Bamboutos qui laissait planer une confusion managériale sur l'héritage.
En désignant officiellement Amédée Azebaze Momo comme administrateur des biens, la Cour d'appel s'interpose dans un conflit fratricide qui opposait ce dernier, soutenu par Micheline Momo et une partie de la fratrie, à Sa Majesté Serges Evariste Momo Keubou. Ce dernier est en outre condamné aux dépens, confirmant le camouflet juridique essuyé par le camp du souverain sur le terrain du droit civil.
Droit moderne contre tradition : Le roi n'est pas le propriétaire des biens privés
La virulence des débats sur les réseaux sociaux trahit une méconnaissance profonde du droit des successions au Cameroun. Pour désamorcer les fausses rumeurs de "destitution" du chef traditionnel, la Rédaction impose une ligne de démarcation chirurgicale :
Nomination d'un administrateur civil ➔ Rôle de conservation et de représentation légale des actifs privés ↓
Résultat : Le chef traditionnel conserve son trône, mais perd le contrôle unilatéral du coffre-fort familial.
Serges Evariste Momo Keubou demeure le successeur coutumier incontesté, homologué par le Ministère de l'Administration Territoriale (MINAT). Cependant, la Cour d’appel rappelle une jurisprudence constante : l'onction des ancêtres et le fait de siéger sur le trône royal ne confèrent aucun droit de préemption ou de propriété exclusive sur les comptes bancaires, les plantations personnelles ou les investissements immobiliers du défunt chef de premier degré.
L'épidémie des palais : De Johnny Baleng à Bafou, l'illusion de la propriété royale
Ce contentieux n'est pas une exception isolée, mais le symptôme d'une crise structurelle profonde qui secoue de nombreuses chefferies traditionnelles de l'Ouest. Le village Johnny Baleng, situé à Bafou dans le département de la Menoua, n'a pas échappé à ce poison divisionnaire. La plupart du temps, les enfants du chef décédé tombent dans un piège mental destructeur, s'imaginant à tort que le palais royal est la propriété privée de leur défunt père.
C’est une imposture juridique et morale. Quiconque accède au trône a l'obligation de tracer une ligne rouge étanche entre le patrimoine communautaire — le palais, ses reliques sacrées, les terres attenantes ou lointaines — et sa propriété matérielle intime. Prétendre s'approprier ou liquider des biens nichés au sein du domaine royal relève d’une folie mystique et sociale que seuls les ancêtres peuvent guérir. Au contraire, les investissements et acquisitions privés du chef doivent être réalisés de manière transparente hors de l'enceinte sacrée, sur des terrains strictement immatriculés à titre privé.
Le piège des biens hérités à Bangang : L'audit obligatoire dans les marchés
S’agissant spécifiquement du cas de la chefferie supérieure de Bangang, le périmètre des actifs personnels de feu Sa Majesté Joseph Momo doit être passé au peigne fin. Les biens éligibles à sa succession privée doivent se situer en dehors du domaine royal, à l'instar d'immeubles dans les métropoles ou de plantations lointaines. Car, s'il arrivait que l'on comptabilise des boutiques au marché de Bangang ou de Mbouda, une vérification d'origine s'imposerait avant tout reversement dans la masse successorale gérée par Amédée Azebaze Momo.
Il s'agit de déterminer si ces actifs commerciaux n'ont pas été hérités du père de Joseph Momo. Si tel est le cas, ces biens relèvent d'un patrimoine familial plus large, ouvrant constitutionnellement le droit aux enfants de ses frères (neveux et nièces du chef décédé) d'entrer à leur tour dans le jeu de la réclamation des fruits de cet héritage collatéral.
Focus sociologique : Le dynamisme des reines face à la paresse successorale
Au-delà des règles de droit civil, l'éthique du travail au sein de la cour royale détermine l'avenir de la descendance. Si un chef traditionnel se contente de jouir passivement des biens hérités de son père, sans faire l'effort d'étendre le patrimoine par ses propres créations, ses enfants ne s'en prendront qu'à leur propre malheur lors de l'ouverture de la succession. Fort heureusement, dans l'architecture des chefferies de l'Ouest, le dynamisme économique des reines constitue un puissant bouclier qui peut exonérer les princes et princesses des batailles fratricides de l'héritage. Le roi a le devoir de soutenir et d'encourager ses épouses les plus entreprenantes dans la réalisation d'objectifs privés et personnels. Qu'il s'agisse de commerces, de plantations individuelles ou d'investissements immobiliers, ces projets portés par la ferveur maternelle sont perçus, à terme, comme un patrimoine sécurisé exclusivement destiné à ses propres enfants. Une stratégie de sanctuarisation financière qui protège la descendance contre l'appétit des co-héritiers et le dénuement post-successoral.
L’illusion des palais urbains : Le statut des résidences de passage à Douala et Yaoundé
Cette clarification doctrinale éclaire d'un jour nouveau la prolifération des investissements immobiliers des cours royales dans les métropoles économiques et administratives du pays. Généralement, chaque chef supérieur s'efforce de bâtir ou d'acquérir une maison de passage dans les grandes villes, notamment à Yaoundé, Douala ou Bafoussam. Ces infrastructures privées font office de « palais secondaires » permettant au souverain de résider et de se relaxer lors de ses déplacements officiels ou de ses séjours médicaux hors du groupement.
Dès lors, une question de droit successoral fondamentale surgit : si le prédécesseur a déjà réalisé une telle œuvre immobilière, son héritier au trône doit-il encore s'encombrer d'un tel chantier ? La réponse dépend exclusivement de la casquette sous laquelle le bien a été immatriculé. Si le titre foncier ou le bail a été enregistré au nom personnel de l'individu, l'immeuble tombe dans la masse successorale privée gérée par l'administrateur civil, privant le nouveau chef de sa jouissance automatique. En revanche, si la résidence a été acquise sous la casquette de l'institution de la Chefferie traditionnelle, elle devient un bien communautaire inaliénable attaché au trône, interdisant aux co-héritiers de la revendiquer ou de tenter de la liquider en tant que patrimoine privé.
Le Radar de Komiaza
- La Leçon à tirer : L'affaire Joseph Momo, couplée au précédent de Johnny Baleng à Bafou, met à nu une confusion patrimoniale qui menace la stabilité de l'Ouest-Cameroun. Les familles des chefs doivent accepter une vérité implacable : le palais n'est pas un héritage familial, c'est un sanctuaire public. Pour éviter ces guerres fratricides qui humilient la tradition devant les tribunaux civils, les investissements privés des chefs traditionnels doivent s'opérer impérativement en dehors du domaine sacré. Devant le Code civil, le trône ne protège plus contre l'obligation de rendre des comptes aux co-héritiers.
- Le Débat Komiaza : Face aux crises de successions royales dans la région de l'Ouest, les conseils des notables doivent-ils imposer aux chefs traditionnels en fonction l'obligation de déclarer TOUS leurs investissements privés (boutiques, plantations, villas urbaines), afin d’éviter toute confusion avec leur patrimoine communautaire ou royal ?
Par Augustin Roger Momokana







