Procès de Congelcam : l'investissement local à l’épreuve du grand bluff de l’import-substitution.

Procès de Congelcam : l'investissement local à l’épreuve du grand bluff de l’import-substitution.

Les remerciements de la rédaction de Komiaza vont aux vigies citoyennes Francois Toguo, Blaise Azinguo, Alphonse Momo, Peter Kamana, Col Bastia, Laure Kalameu, Urbain Bertrand Antoine Mebara, Maxime Power, Billy Katim, Emmanuel Wambo, Jacques Kamgaing, Kenito Ken, Samuel Tene, Herbert Kaze et Martial Bikeck pour la pertinence de leurs contributions en ligne qui ont permis d'enrichir cette analyse sur la souveraineté alimentaire, la dépendance aux importations et la responsabilité des capitaines d'industrie au Cameroun.

Par la rédaction de Komiaza

Modération et coordination : Augustin Roger MOMOKANA

Dschang, octobre 2026

Le réquisitoire incisif publié par la plateforme citoyenne Construire ensemble contre le géant de l'agroalimentaire Congelcam ravive la blessure jamais refermée de la dépendance alimentaire du Cameroun. Avec un contrôle hégémonique estimé à 80 % du marché du poisson surgelé pour une valeur annuelle de 230 milliards de FCFA, le groupe du sénateur Sylvestre Ngouchinghe se retrouve au cœur d'un procès économique et moral d'envergure nationale. Accusé de saturer le pays de poissons importés de Mauritanie et de Chine (près de 573 tonnes en 2025) tout en boudant l'aquaculture locale, le leader de la distribution subit la colère d'une opinion publique lasse du capitalisme de rente. Pourtant, derrière l'indignation légitime, cet affrontement lève le voile sur un défi systémique de restructuration globale de notre économie pour s'affranchir de la dépendance des marchés extérieurs, tout en évitant le piège de la persécution fiscale qui menace de pousser nos champions nationaux vers la sortie.

La leçon historique de la filière avicole : du poulet congelé au défi du poisson

Le débat actuel sur le poisson rappelle inévitablement la mémorable bataille menée au début des années 2000 contre l’importation massive du poulet congelé au Cameroun. À l'époque, la fermeture courageuse des vannes douanières avait provoqué un sursaut patriotique, boostant de manière spectaculaire l’élevage des poulets et démontrant que le pays pouvait nourrir sa population par lui-même. Cependant, la comparaison s'arrête là où commencent les dures réalités structurelles de la filière halieutique.

Aujourd'hui, alors qu’il s’agit d’appliquer la même recette au poisson, une question fondamentale se pose : quelle est la réalité de notre production locale ? Contrairement à la filière avicole qui disposait déjà d'un réseau d'éleveurs prêts à monter en puissance, la pisciculture camerounaise reste embryonnaire et atomisée. L'absence criante d'un véritable cadre d’incitation à la pisciculture industrielle paralyse toute tentative de transition. On ne peut pas décréter l'interdiction de l'importation sur un marché vide sans affamer immédiatement les populations urbaines.

Pour comprendre l'inertie des acteurs privés face à ce vide structurel, il convient d'analyser la mécanique financière qui gouverne le choix des investissements marchands.

Le capitalisme de rente contre la production : la logique implacable de la marge

C'est cette logique marchande qui explique pourquoi une entreprise prospère depuis plus de deux décennies n'a pas basculé d'elle-même vers l'élevage. Dans l'écosystème agroalimentaire actuel, la chaîne de valeur est profondément asymétrique. Pendant qu'un producteur prend tous les risques biologiques, sanitaires et climatiques sur des cycles longs pour des marges minimes, l'importateur-distributeur achète et revend en flux tendus le jour même, captant l'essentiel de la valeur sans assumer les risques de mortalité des élevages.

Congelcam a structuré son modèle économique sur le négoce international et la logistique du froid, un domaine dont il possède la maîtrise absolue. Exiger d'un commerçant qu'il se transforme subitement en éleveur ou en industriel de l'éclosion, c'est ignorer les rudiments de la science économique qui préconisent la spécialisation sectorielle. Le groupe préfère légitimement s'en tenir à son rôle de distributeur, affirmant depuis des années qu'il sera le principal acheteur et preneur de la production camerounaise dès que celle-ci sera quantitativement disponible à grande échelle.

Le harcèlement fiscal et la fuite des capitaux : le spectre du précédent Fokou

La posture défensive de Congelcam s'inscrit dans un climat de tensions aiguës avec les autorités de Yaoundé. L'entreprise dénonce ouvertement une pression fiscale étouffante, des redressements arbitraires et des abus administratifs répétés qui s'apparentent à un acharnement réglementaire. Ce traitement réveille un traumatisme économique majeur dans la mémoire collective nationale : celui du groupe Fokou, fleuron de l'industrie métallurgique et de la distribution, poussé à délocaliser l'essentiel de ses investissements lourds hors du Cameroun (notamment vers le Gabon et l'Angola) à cause de l'austérité et de l'hostilité de l'environnement des affaires imposées par le gouvernement.

Vouloir contraindre un capitaine d'industrie par la strangulation fiscale plutôt que par des mesures incitatives est une erreur stratégique tragique. Si l'État continue de diaboliser ses propres millionnaires et de réduire leurs quotas d'importation sans leur offrir de garanties de sécurité juridique, il risque de pousser Congelcam hors du Cameroun. La fuite de ces capitaux nationaux vers des cieux plus cléments priverait le pays de milliers d'emplois directs et détruirait l'un des rares réseaux logistiques capables d'assurer la distribution de masse sur l'ensemble du territoire.

L'insécurité foncière et identitaire : les verrous invisibles du développement sectoriel

Au-delà de la gouvernance fiscale, le déploiement de fermes aquacoles géantes se heurte au mur de la géopolitique interne et de la gestion foncière au Cameroun. L'aquaculture industrielle exige d'immenses réserves d'eau et de vastes concessions de terres. Or, la région d'origine du promoteur de Congelcam — l'Ouest — est une zone montagneuse caractérisée par une forte pression démographique et une rareté des grands réseaux halieutiques.

S'implanter de manière massive dans d'autres régions du pays, riches en fleuves et en façades maritimes, expose immédiatement l'investisseur privé aux conflits liés à l'autochtonie et au foncier. Le discours identitaire excluant l'« allogène », régulièrement sommé de « rentrer chez lui » ou accusé de spoliation dès qu'il acquiert des terres à haute valeur économique, constitue un puissant frein à la libre circulation des capitaux nationaux. Cette fragmentation sociale paralyse l'élan entrepreneurial et pousse les grandes fortunes à maintenir leurs capitaux dans la neutralité du commerce d'importation plutôt que de les risquer dans la terre d'autrui. Tant que l'État sera incapable de garantir un environnement des affaires sain, débarrassé d'une corruption de haut vol, les opérateurs économiques continueront de privilégier la rente pour assurer leur survie.

La Solution : Le triptyque de la restructuration globale et de la trêve fiscale

Pour sortir définitivement de l'impasse de la rente importatrice sans faire fuir nos capitaines d'industrie, la rédaction de Komiaza préconise une restructuration globale de l'économie locale articulée autour d'un contrat de confiance entre l'État et le secteur privé.

1. La mise en place d'un Code d'Incitation Halieutique : L'État doit urgemment concevoir un cadre légal attractif offrant des exonérations douanières et fiscales totales sur l'importation des intrants aquacoles (aliments pour poissons, équipements d'écloseries) afin de rendre la production locale compétitive face aux marchés extérieurs.

2. L'instauration d'une trêve fiscale pour les investisseurs locaux : Le gouvernement doit cesser les abus administratifs et garantir à Congelcam une stabilité fiscale contractuelle. En contrepartie de cette paix fiscale, l'entreprise s'engagera, par un Partenariat Public-Privé (PPP), à co-financer l'industrialisation de la filière et à garantir le rachat systématique de la production des jeunes pisciculteurs nationaux.

3. La création de Zones Franches Aquacoles Sécurisées : L'État doit utiliser son autorité régalienne pour sanctuariser de grands domaines hydrographiques nationaux, purgés de tout conflit foncier ou identitaire, et les mettre à la disposition des consortia nationaux pour sécuriser leurs investissements à long terme.

Le radar de Komiaza

Le procès fait à Congelcam met l'accent sur l'urgence d'une refonte globale de notre modèle économique. Vouloir imposer l'import-substitution par le harcèlement fiscal et la contrainte bureaucratique est une impasse politique qui ne fera que faire fuir les investisseurs nationaux, comme le Cameroun l'a si douloureusement expérimenté avec le cas Fokou. La souveraineté alimentaire ne naîtra pas de la destruction de nos champions de la distribution, mais de la capacité de l'État à bâtir un environnement des affaires serein, incitatif et protecteur. C’est en sécurisant le capital privé que l’on parviendra à orienter durablement la richesse marchande vers la terre et les eaux du pays.

Débat proposé

« L'État camerounais doit-il privilégier l'incitation fiscale ou la contrainte réglementaire pour pousser les grands importateurs vers la production locale ? »

Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public sur la souveraineté alimentaire, la dépendance aux importations et la responsabilité des capitaines d'industrie au Cameroun. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.