Depuis l’annonce officielle de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) le 7 octobre dernier à N'Djamena, un vent de panique perturbe les circuits de l'économie informelle dans toute la sous-région. Entre refus injustifiés de monnaie et rumeurs infondées, le retrait programmé des anciennes gammes de pièces de monnaie grippe les transactions quotidiennes. Décryptage d'une transition monétaire mal comprise qui impose une réponse pédagogique urgente des autorités de régulation du Cameroun au Gabon, en passant par le Tchad, le Congo, la Centrafrique et la Guinée Équatoriale.
Dans un espace communautaire où le secteur informel et les transactions en espèces prédominent, la moindre modification des signes monétaires peut s'avérer anxiogène. La décision de la BEAC de démonétiser une partie de sa monnaie métallique a déclenché une psychose infondée dans les marchés, les transports urbains et les commerces de proximité de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), illustrant le fossé qui sépare parfois les décisions macroéconomiques de la réalité du terrain.
Le calendrier réel de la réforme : un sursis d'un an pour l'usager
Pour désamorcer la crise, il convient de s'en tenir au calendrier institutionnel rigoureux de la banque centrale. Contrairement aux rumeurs de dépréciation immédiate, le processus de transition s'étale sur une année complète :
• Perte du cours légal : Les pièces issues des gammes 1958, 1959, 1971, 1976 et 1985 cesseront d'être acceptées dans le commerce dès le 1er novembre 2026.
• Première phase d'échange (1er novembre 2026 – 31 juillet 2027) : Durant cette période de neuf mois, les populations de toute la CEMAC pourront échanger gratuitement leurs anciennes pièces dans toutes les banques commerciales, les établissements de microfinance et aux guichets de la BEAC.
• Seconde phase d'échange (1er août 2027 – 31 octobre 2027) : L'opération se restreindra exclusivement aux guichets des directions nationales et agences de la banque centrale (à l'instar des agences de Douala et Yaoundé au Cameroun, de Libreville et Port-Gentil au Gabon, de Brazzaville et Pointe-Noire au Congo, de Bangui, de Malabo ou de N'Djamena).
• Démonétisation définitive : Ce n'est qu'au 1er novembre 2027 que ces anciennes coupures perdront définitivement toute valeur marchande et libératoire.
Le point nodal que le grand public omet de dissocier réside dans le statut des pièces modernes. Les gammes de 2006 et la toute nouvelle série de 2024 restent pleinement valables et continuent de circuler. Le refus de ces pièces récentes relève d'une méconnaissance totale des textes de la banque centrale.
Des dommages collatéraux identiques de Libreville à Bangui
Sur le terrain, la désinformation produit déjà des distorsions économiques mesurables au jour le jour à l'échelle communautaire. À Brazzaville et Pointe-Noire, les chauffeurs de taxi refusent massivement les petites coupures, tandis qu'à Libreville, de vives altercations éclatent dans les commerces de proximité. Au Tchad et en Centrafrique, le blocage touche directement les marchés de denrées alimentaires et le secteur des tontines, structures indispensables au financement de l'économie populaire. En Guinée Équatoriale, l'incompréhension linguistique autour des dates d'application alimente la confusion chez les petits détaillants de Malabo et Bata.
Cette situation engendre un phénomène d'arrondis de prix abusifs au détriment des ménages modestes, les commerçants prétextant l'absence de petites coupures valides pour retenir la monnaie. Ce climat de méfiance généralisé alimente une tension sociale palpable, marquée par des altercations récurrentes dans le secteur du commerce informel de la sous-région.
Pourtant, la stratégie de la BEAC vise l'exact opposé d'une restriction monétaire. L'institution entend assainir et moderniser la circulation du numéraire en injectant 500 millions de nouvelles pièces par an, incluant l'introduction de la nouvelle pièce de 200 FCFA de la gamme 2024, conçue spécifiquement pour fluidifier les échanges et résoudre la pénurie structurelle de monnaie.
L'urgence d'une campagne de communication communautaire
Cet épisode met en exergue le défi permanent de la communication financière en Afrique centrale. Face au développement de spéculations orchestrées par des intermédiaires informels — qui tentent de racheter les anciennes pièces à vil prix —, l'attentisme des autorités pourrait s'avérer coûteux pour la paix sociale et la stabilité économique régionale.
Pour les analystes économiques, la BEAC et les ministères des Finances des six États membres de la CEMAC doivent urgemment déployer des campagnes de sensibilisation synchronisées. Des points de presse pédagogiques, des messages radio-télévisés traduits dans les langues locales et véhiculaires (Sango, Lingala, Douala, Ewondo, Espagnol, Arabe tchadien, etc.) ainsi que des notes d'information à l'attention des syndicats de transporteurs s'imposent comme des mesures de salubrité publique. L'enjeu est de taille : transformer une réforme technique de modernisation monétaire en un processus inclusif, afin de rassurer une opinion publique sous-régionale prompte à céder à la rumeur.
Par Augustin Roger Momokana







