ADASF (Avocats d'Afrique Sans Frontières) – Pour une souveraineté intellectuelle africaine.

ADASF (Avocats d'Afrique Sans Frontières) – Pour une souveraineté intellectuelle africaine.

Manifeste pour la reconstruction de la pensée politique africaine.

Pendant des siècles, l'Afrique a subi une double domination : celle des armes, puis celle des idées. Si les indépendances politiques ont permis aux États africains de recouvrer leur souveraineté juridique, les indépendances intellectuelles demeurent inachevées. Nos institutions, nos programmes universitaires et parfois même notre imaginaire politique restent largement structurés par des théories conçues dans des contextes historiques, sociaux et culturels différents des réalités africaines.

Il ne s'agit pas de nier l'apport de penseurs comme Montesquieu, Rousseau, Locke ou Tocqueville. Ils ont profondément marqué la construction des États occidentaux. Mais ils écrivaient d'abord pour répondre aux problèmes de leurs sociétés : l'absolutisme monarchique européen, les guerres de religion, la naissance du capitalisme ou encore les révolutions bourgeoises.

La question fondamentale est donc la suivante : pourquoi l'Afrique devrait-elle considérer ces doctrines comme des vérités universelles, alors qu'elles sont le produit d'une histoire particulière ?

L'Afrique du XXIe siècle doit produire sa propre science politique, élaborée à partir de ses réalités historiques, de ses cultures, de ses aspirations et de ses défis.

L'enseignement universitaire africain devrait davantage valoriser les penseurs africains, les traditions politiques précoloniales, les mécanismes africains de résolution des conflits, les systèmes de gouvernance communautaire, ainsi que les expériences contemporaines de développement menées sur le continent.

L'objectif n'est pas de remplacer un dogme par un autre, mais de mettre fin au monopole intellectuel qui présente le modèle politique occidental, la démocratie occidentale, comme la seule voie possible.

L'histoire récente montre pourtant que plusieurs trajectoires de développement ont existé.

La Libye de Mouammar Kadhafi a cherché à promouvoir une forme originale de gouvernance fondée sur les « comités populaires » et une importante redistribution des revenus pétroliers. Cette expérience a permis des avancées dans certains domaines sociaux comme l'éducation, la santé ou les infrastructures, même si elle a critiquée par l'occident pour sa forte concentration du pouvoir, les restrictions aux libertés publiques et l'absence de pluralisme politique. Ce qui en définitive est peu de chose comparé au gain en bien-être des populations. L'objectif est bien atteint, l'amélioration des conditions de vie de ses populations.

Son parcours illustre qu'un modèle alternatif peut produire  des résultats probants.

Singapour constitue un autre exemple. Sous la direction de Lee Kuan Yew, le pays a privilégié un État fort, une administration hautement méritocratique, une lutte déterminée contre la corruption et une planification stratégique de long terme. Cette trajectoire a conduit à une croissance économique remarquable, même si elle a suscité les mêmes critiques de la part des pays occidentaux sur les restrictions imposées à certaines libertés politiques.

La Chine offre également un cas d'étude majeur. Depuis les réformes engagées à partir de la fin des années 1970, elle a connu une industrialisation rapide, investi massivement dans les infrastructures, développé ses capacités scientifiques et technologiques et sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Ce développement s'est aussi accompagné d'un système politique très centralisé qui a fait l'objet des mêmes critiques des pays occidentaux sur les droits humains et les libertés civiles. Mais comme a répondu le leader chinois, " Que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape les souris".

Ces trois expériences montrent qu'il n'existe pas une seule trajectoire vers le développement. Elles invitent les chercheurs africains à étudier de manière comparative les institutions, les politiques publiques et leurs résultats, plutôt qu'à adopter le modèle occidental de façon automatique.

L'Afrique gagnera sa souveraineté intellectuelle lorsqu'elle sera capable de dialoguer avec toutes les traditions intellectuelles tout en développant les siennes.

ADASF appelle ainsi les universitaires, les juristes, les économistes, les philosophes, les ingénieurs et les créateurs africains à bâtir une école africaine de pensée prospective. Cette école devra produire des concepts nouveaux, proposer des institutions adaptées aux réalités du continent, et nourrir un débat intellectuel libre, exigeant et enraciné dans les intérêts des peuples africains.

L'intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les nouveaux médias doivent être mobilisés pour contribuer à cette ambition en diffusant les travaux des chercheurs africains, en valorisant les langues du continent, en facilitant les échanges entre universités africaines et en donnant une visibilité internationale aux idées produites en Afrique. Il s'agit de démanteler dans les cerveaux africains certaines idées reçues sur la démocratie occidentale et les adapter au contexte africain à la quête du bien-être des populations,  de la construction des infrastructures qui manquent cruellement à l'Afrique.

Concrètement il s'agit d'adresser les notions masquées voire armées comme démocratie,  dictature,  alternance, droit de l'homme etc. qui peuvent être des prétextes pour attaquer les pauvres d'Afrique, faire main basse sur les institutions,  enlever ou tuer leurs leaders, impunément, au nom de la démocratie.

Le véritable enjeu est de faire en sorte que l'Afrique pense par elle-même, décide par elle-même et construise par elle-même son avenir, au profit de ses populations et non plus des concurrents de tous les bords.

Dr Momo Jean de Dieu

Président de l'Adasf.