L’éveil de la conscience africaine face à la doctrine juridique : Entre dogme de l'État et exigence

L’éveil de la conscience africaine face à la doctrine juridique : Entre dogme de l'État et exigence

L’interpellation publique du professeur Adolphe Minkoa She, éminent privatiste et membre du Conseil Constitutionnel, par le journaliste Benjamin Zébazé, ouvre un débat de fond sur le rôle de l'intelligentsia universitaire en Afrique. Au-delà de la controverse sur l'opportunité de publier un manuel de droit pénal en période de tensions post-électorales, cette joute pose la question de la responsabilité des clercs face aux attentes de clarté institutionnelle du citoyen. Comment concilier la rigueur du formalisme juridique, l'autorité des hautes juridictions et l'exigence de lisibilité mathématique des verdicts électoraux ? Komiaza passe au scanner les arguments en présence pour recentrer un débat essentiel à la construction de l'État de droit. Analyse.

Le choc des attentes : Utilité sociale de la science contre abstraction théorique

Au cœur de cette controverse se joue une confrontation majeure entre l'agenda de la recherche académique et l'urgence des réformes institutionnelles perçue par la société civile. Pour les partisans de la critique citoyenne, la production de volumineux traités de droit pénal, bien que saluée comme une œuvre monumentale par la communauté universitaire, souffre d'un déficit d'opportunité politique. L'opinion publique exprime une incompréhension structurelle face au mutisme des constitutionnalistes sur les contentieux électoraux passés, notamment les anomalies arithmétiques où l'effet cumulé des suffrages exprimés avait, dans certaines circonscriptions lors de la présidentielle de 2018, affiché des totaux de 100,48 %. Pour le public, aucune théorie abstraite ne peut combler le besoin d'une explication technique sur des résultats qui heurtent la logique mathématique élémentaire.

Cette déconnexion perçue entre la théorie enseignée et la praxis des prétoires nourrit un scepticisme grandissant. Les analystes de la société civile pointent un paradoxe éthique : la science juridique perd sa fonction d'éclairage de la cité si ses plus illustres représentants échouent à rendre intelligibles les décisions de la plus haute instance constitutionnelle du pays. Face au rejet du formalisme abstrait, le lectorat exprime une préférence pour des écrits plus ancrés dans l'analyse immédiate des structures du pouvoir. L'exigence citoyenne ne se situe pas dans l'accumulation doctrinale, mais dans un besoin de transparence pédagogique : la publication des procès-verbaux (PV) de vote, l'explication des protocoles de vérification des données transmises par ELECAM, et la clarification des motifs juridiques qui conduisent au rejet systématique des recours pour irrecevabilité.

La fracture corporatiste et le glissement des postures argumentatives

L'examen des réactions met en lumière une ligne de fracture profonde entre le corporatisme universitaire et les défenseurs de l’ingénierie pratique. Pour une frange de l'élite académique, à l'instar des positions défendues par le professeur Édouard Bokagné de l’Université de Yaoundé I, la critique profane est perçue comme une intrusion illégitime qui ne respecte pas les hiérarchies du savoir. Cependant, la violence verbale et le glissement vers des arguments d'essentialisation identitaire observés chez certains défenseurs de l'institution universitaire démontrent une fragilisation de l'espace critique. En opposant un mépris de corporation à une demande légitime de clarté électorale, le monde universitaire prend le risque de s'isoler des dynamiques sociales.

En réponse à ce mandarinat, l'opinion citoyenne opère un retournement de la légitimité. Le génie pratique de l'artisan, symbolisé par l'activité d'inventeur de tricycles utilitaires du journaliste contestataire, est opposé à la production de concepts jugés stériles lorsqu'ils servent à légitimer l'opacité. Pour les observateurs, le droit perd sa vocation de régulateur social s'il est perçu par le peuple comme une simple « ruse des codes » destinée à couvrir des dysfonctionnements majeurs, tels que la proclamation de résultats sans la publication exhaustive des procès-verbaux ou sur la base d'un fichier électoral non consolidé. Le débat quitte ainsi le terrain technique pour devenir un enjeu de confiance républicaine.

La séparation des disciplines, la méthodologie des chiffres et le cadre légal

Pour recentrer le débat de manière objective, il convient d'introduire des distinctions juridiques rigoureuses et de restituer la force des arguments positivistes. En premier lieu, sur le plan de la stricte méthodologie universitaire, reprocher les décisions du Conseil Constitutionnel à travers un ouvrage de droit pénal relève d'une confusion de disciplines, le droit privé et le droit public obéissant à des épistémologies différentes. Comme le soulignent les techniciens du droit, c'est vers les constitutionnalistes attitrés siégeant au Conseil, notamment le professeur Magloire Ondoa, agrégé de droit public, que doivent se tourner les exigences de reddition de comptes scientifiques concernant l'interprétation de la charte fondamentale.

En second lieu, la défense du formalisme d'État apporte un argument technique non négligeable : en matière de traitement de données, l'existence d'un pourcentage excédant les 100 % dans une série statistique peut découler de règles d'arrondis méthodologiques ou de pondérations spécifiques propres aux sciences de l'échantillonnage, et non d'une fraude matérielle. De plus, sur le plan constitutionnel, les décisions du Conseil s'imposent à tous les pouvoirs publics en vertu du principe de l'autorité de la chose jugée, un concept hérité de la tradition juridique qui exclut par définition toute contestation ultérieure. Pour les juristes positivistes, l'appel à une validation critique par des experts occidentaux est une démarche incohérente, ces derniers ayant historiquement manqué d'impartialité dans l'application du droit international. Toutefois, la conscience républicaine rappelle que la ratification des traités internationaux et le respect des formes légales ne sauraient servir de paravent à des habitudes antirépublicaines qui ruinent la confiance nationale. L'Ordre Public et la Sécurité Nationale exigent que la haute magistrature descende de sa tour d'ivoire pour rendre sa doctrine accessible au peuple souverain.

Le radar de Komiaza : Pour une démocratisation de la rationalité juridique

Pour Le radar de Komiaza, ce débat n'est ni un crime de lèse-majesté académique, ni une simple crise d'humeur médiatique. Il est le symptôme d'une exigence démocratique mûre : le droit d'inventaire du citoyen sur la production de ses élites. Un professeur ne tire sa grandeur que de sa capacité à éclairer la cité, et une haute juridiction ne tire sa légitimité que de la transparence absolue de ses arrêts.

La rédaction de Komiaza appelle à une rationalisation du débat public. Les universités d'État et les institutions constitutionnelles ne doivent pas fonctionner comme des forteresses corporatistes sourdes aux interrogations légitimes sur les chiffres électoraux. Le respect dû aux titres et à la chose jugée est indissociable du devoir de clarté envers le peuple souverain. Si le droit veut demeurer le pilier de la République, il doit accepter l'épreuve de la vérité factuelle et mathématique.

Par Augustin Roger MOMOKANA avec les contributions à ce débat de : Édouard Bokagné, Pierre Ntoko, Christopher Che, Youchaou Mouchili et les vigies citoyennes.

Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public des citoyens et experts africains sur Entre formalisme juridique et transparence électorale, l'université camerounaise face au droit d'inventaire. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.