L'enquête judiciaire ouverte à la suite du double meurtre par lynchage de Diffo Steve Achille et Kamta Bostel le 5 juin 2026 à Baloum a conduit à la détention administrative de neuf suspects, dont le chef supérieur Sa Majesté Noussi Charly Constant. Cette procédure, menée sous l'autorité du procureur de la République près les tribunaux de Dschang, s'appuie sur des preuves vidéo pour déterminer le degré d'implication des membres de la foule et analyser les accusations de complicité portées contre l'autorité traditionnelle.
Le double meurtre par lynchage et immolation de Diffo Steve Achille, 33 ans, et de son compagnon Kamta Bostel, survenu le 5 juin 2026 à Baloum (arrondissement de Penka-Michel), bascule désormais sur le terrain judiciaire. Face à l’indignation nationale provoquée par cette nouvelle expression sauvage de la justice populaire, une enquête pénale de grande envergure est officiellement ouverte. Le mardi 16 juin 2026, Sa Majesté Noussi Charly Constant, chef supérieur du groupement Baloum, s’est présenté devant le procureur de la République près les tribunaux de Dschang suite à une convocation de la légion de gendarmerie de l'Ouest. Enquête sur les secrets d'un dossier criminel hautement inflammable.
L'appareil judiciaire fait face à une série de questions chirurgicales : où les victimes ont-elles été capturées ? Par qui ? Qui a orchestré leur transfert vers la chefferie et qui a enregistré les images de leur supplice ? Pour y répondre, les enquêteurs s’appuient sur l’exploitation méthodique des vidéos amateurs afin d’extirper de la foule les auteurs directs des coups, des lapidations et de la mise à feu.
La justice a d'ores et déjà enclenché des mesures restrictives de liberté. Sur ordre du gouverneur de la région de l'Ouest, neuf personnes ont été placées en détention administrative pour une période de 15 jours renouvelable, matérialisant une garde à vue préventive avant l'ouverture formelle du dossier par le parquet :
1. Sa Majesté Noussi Charlit Constant Pokam (Chef supérieur Baloum)
2. Noussi Wamba Loïc (Fils du chef)
3. Fonkoua Bryan
4. Numbe Alban
5. Foka Kengni
6. Tazifoe Tegang
7. Paguy Victor
8. Djoni Jordan
9. Fotsi Alain
La retranscription de la vidéo virale au cœur des accusations
L'accusation de complicité qui pèse sur l'autorité traditionnelle se fonde principalement sur une séquence vidéo devenue virale. On y distingue le chef supérieur, positionné à une dizaine de mètres de Diffo Steve Achille, alors que ce dernier est conduit au palais par une population en furie. L'échange verbal retranscrit est d'une violence psychologique crue :
- Diffo Steve : « Chef, pardon, le sang ne circule plus bien dans mes pieds. »
- SM Noussi Charly : « Là où tu es là, tu crois que tu vas rentrer ? Tu ne rentres pas. Fais seulement tes dernières prières ! »
- Diffo Steve : « Chef, je ne vole pas, papa. Appelez mes parents, s'il vous plaît. »
- SM Noussi Charly : « On n’appelle plus personne ! Là où tu es là ça va. Donne seulement le nom de ton père et de ta mère. »
À la suite de ce dialogue, le chef supérieur, alors souffrant, ordonne à la foule de conduire le présumé voleur de tôles à la brigade de gendarmerie de Penka-Michel avant de regagner ses appartements privés. C'est durant ce trajet que la foule s'est transformée en un rouleau compresseur incontrôlable. Diffo Steve a été mortellement atteint par un projectile à la tête avant d'être achevé et brûlé sur la chaussée. Les circonstances exactes de la mort de son ami Kamta Bostel, arrêté plus tard par la foule en débandade, restent à élucider.
Le débat juridique sur l'article 97 du Code pénal
Sur le plan du droit pur, l'implication du chef supérieur Baloum divise les experts. Aux termes de l’article 97 du Code pénal camerounais, la complicité exige la provocation, la fourniture d'instructions ou l'aide facilitant la commission du crime. Or, le rapport d'enquête indique que Sa Majesté Noussi Charlit n'a formellement donné aucun ordre d'exécution, ni participé physiquement aux sévices. Au contraire, le fait d'avoir personnellement téléphoné au commandant de brigade de Penka-Michel pour signaler l'interpellation du suspect et l'arrivée du convoi constitue un élément de décharge de sa responsabilité opérationnelle.
Ce dossier subit malheureusement des tentatives de récupération identitaire. L'acharnement de certains internautes, se réjouissant de l'incarcération d'un chef traditionnel de l'Ouest sous le prétexte fallacieux qu'« aucun chef n'est au-dessus de la loi », s'apparente davantage à de la « bamiphobie » opportuniste qu'à un réel amour de la justice. La loi camerounaise dispose d’outils dogmatiques clairs pour établir les responsabilités sans état d'âme ni considérations tribales.
Le regard de Komiaza : Quand la faillite du système fabrique des monstres
Pour Komiaza, l'affaire Baloum met en accusation un coupable systémique plus grand que la foule ou le chef traditionnel : l'appareil judiciaire lui-même. Si les populations en viennent à brûler vifs des concitoyens aux portes des chefferies, c'est parce que la crise de confiance envers les tribunaux est absolue. Le constat dressé par Michel Ange Angouing, magistrat hors hiérarchie et conseiller technique au ministère de la Justice, est un aveu d'impuissance institutionnelle : « La crise de confiance entre les citoyens et la justice est quasi totale et l'état de droit apparaît comme une illusion ».
Tant que l'impunité sera garantie par la corruption et que l'argent se substituera à la sentence, les populations s'estimeront abandonnées et choisiront la barbarie de la rue. Le chef traditionnel a tenté de passer le relais à la gendarmerie, mais la rue n'a plus foi en la gendarmerie. Pour que force reste à la loi, la corruption doit disparaître des couloirs des tribunaux du Cameroun. C’est la seule arme fatale contre la justice populaire.
Par Augustin Roger Momokana







