On ne saurait déposer Jacquis Kemleu Tchabgou dans la tombe et ignorer le combat pour lequel il a payé de sa vie. Derrière l’affaire Saptrans, qui a vu la justice s’acharner sur l’homme plutôt que sur l’institution, se cache le procès d’une décentralisation aux allures de traquenard. En isolant et en broyant le maire de Dschang, le système a envoyé un message clair : l’autonomie locale est un mirage, et l’oppression du peuple commence par la mise au pas de ses élus.
« Lorsque le maire prendra conscience de l’étendue de ses pouvoirs… » Cette déclaration de Jacquis Kemleu Tchabgou, lancée depuis son bureau de l’Hôtel de ville de Dschang mardi le 16 juillet 2024, lors de la conférence de presse relative à l’affaire Saptrans résonne aujourd’hui comme un acte de résistance posthume. Le maire de Dschang avait-il compris que ses coudées franches étaient une menace pour une autorité administrative qui jouit d’une immunité quasi naturelle ? Ce jour-là, la question coupe cœur avait été posée à Jacquis Kemleu Tchabgou : « auriez-vous tenté de tirer avantage personnel dans l’exécution du chantier de Saptrans ? »
Le maire dans l'enclos de la tutelle
Pourquoi l’élu que s’offrent les citoyens ne peut-il pas agir librement dans l’intérêt de sa municipalité ? Le combat de Jacquis Kemleu Tchabgou était clair : libérer les coudées du maire de la nasse d’une tutelle administrative jouissant d’une immunité de fait malgré ses dérapages et ses abus parfois spectaculaires. Cela passe par deux axes : réclamer une révision du droit administratif pour recadrer cette tutelle assommante d’un côté, et exiger une réforme profonde de la politique foncière locale de l’autre côté.
Dans ce duel inégal, Jacquis Kemleu Tchabgou n'a pas seulement été lâché par ses aînés ; il a été malicieusement broyé et écrasé. L'acharnement judiciaire qu’il a subi n'était que l'outil d'un système visant à neutraliser un élu trop professionnel, trop libre, trop engagé pour sa commune.
Dschang : Entre silence complice et festin successoral
« Dschang ! Pourquoi as-tu laissé faire ? » Le cri d’Augustin Tamba, président des CVUC, face au parterre de personnalités et d’élus présents samedi 25 avril au stade du Cenajes de Dschang, doit encore faire trembler les consciences. Malheur aux collègues maires qui se croisent les bras en attendant le prochain grand festin pour la succession. On ne tourne pas la page sur une telle tragédie sans être victime à son tour des turpitudes des pouvoirs administratif et local.
« Où était sa majesté le roi des Fotos ? » Cette indignation troublante d’un citoyen présent aux obsèques sonne la cloche de l’ordalie familiale. En cinq ans, le bilan pour le Groupement Foto est glaçant : après les pertes du Dr Sanou Sobzé (2020) et de Jean-Claude Dongmo (2025), le départ de Kemleu Tchabgou ruine les « bras longs » de Sa Majesté Momo Soffack 1er au soir d’une mandature qui se voulait celle des défis. Que reste-t-il au roi quand l’élite est décimée par l’usure d’un combat durant lequel les yeux du roi sont restés bandés et ses oreilles bouchés? La mère poule avait certainement perdu de vue la fragilité des poussins face aux rapaces dans le ciel?
Un cri contre l'omerta
Pour les maires, la mort d’un collègue exemplaire doué d’une expertise multicarte sonne la fin du sommeil : « Nous n’allons plus continuer d’accepter de souffrir en silence », a martelé Augustin Tamba. Mais au-delà des mots, c'est l'action qui compte. La décentralisation ne doit plus être ce piège où l'on attend les élus locaux pour mieux les piétiner. Protéger le maire, c'est protéger le citoyen. Ils sont des élus et doivent se faire entendre par le législateur qui, par des lois justes et équitables garanti le cohésion sociale et le rayonnement d’une administration publique solidaire et rassembleur.
Le Radar de Komiaza
À l’attention du législateur et du gouvernement : l’affaire Saptrans est le symptôme d’un droit public obsolète qui étouffe le développement local. Si le maire, dépositaire de la volonté populaire, est broyé, c’est le peuple tout entier que l’on cherche à opprimer. Aux survivants et successeurs de Jacquis Kemleu Tchabgou: se battre pour une administration locale libérée n’est plus une option, c’est une dette envers celui qui est mort au front. Ne laissez pas l’histoire du maire de la « mandature des défis » se terminer par une simple pierre tombale, faites-en le point de départ d’une insurrection administrative, la ligne de départ de la libération du maire camerounais.
Ne l’oubliez jamais, quoi que vous fassiez ou qui vous arrive, « Parce que ce qui se dit ici, résonne partout ailleurs dans le monde. »
Par Augustin Roger Momokana







