Le Cameroun compte 256 langues nationales, mais le passage de l'oralité à l'écrit reste un défi majeur. Entre défense de la phonétique internationale et volonté de simplification, un duel intellectuel oppose les promoteurs des langues maternelles sur la toile. Komiaza décrypte ce débat qui passionne les linguistes.
Le mythe de la transcription
Si parler sa langue maternelle est naturel pour beaucoup, la lire et l’écrire demeure un parcours du combattant. Moins d'un dixième des locuteurs camerounais en seraient capables. En cause ? Le « mythe de la transcription » qui fait appel à un alphabet dont les signes paraissent souvent lunaires ou trop complexes pour le commun des mortels. C’est sur ce terrain fertile qu’est née la tension entre deux figures de proue de la promotion linguistique.
Duel au sommet : ESLY contre Scale Boy
Au cœur de la discorde, deux visions s'affrontent : celle de Tafouemewe Germain Olivier, promoteur de l’ESLY (École Supérieure de la Langue Yémba), et celle du Pr Patrice Nganang, promoteur de la langue Medumba et de l'application Scale Boy.
Pour le Pr Patrice Nganang, l’ESLY s’enferme dans une « mystification » de l’écriture. Prenant l'exemple du Kiswahili ou du Yoruba, il soutient que ces langues s'écrivent sans s'encombrer d'une phonétique complexe au quotidien. « On défend des thèses de doctorat en kiswahili, en yoruba, etc., sans problème. Aucune de ces langues n'est en phonétique, car cette étape est aussi évidente pour l'écriture que pour un sportif de haut niveau, s'exercer au gymnase est évident », martèle l’universitaire.
À l’opposé, Germain Olivier Tafouemewe choisit de marcher dans les pas des pionniers (S.M. Mathias Djoumessi, Pr Maurice Tadadjeu, Jean Romain Kouesso). Il défend rigoureusement l’Alphabet Phonétique International (API) comme une garantie d’universalité et de fidélité linguistique : « La phonétique ici est une universalité de représentation linguistique qui se distingue juste au niveau de la représentation des lettres », argue-t-il.
Vers une conférence internationale ?
Ce duel, qui enflamme les réseaux sociaux, ne manque pas de susciter des commentaires. Des voix comme celle de Phil Vital s'élèvent pour suggérer l'organisation d'une conférence internationale. L'idée serait de confronter les expériences des locuteurs de Swahili, Lingala, Yoruba ou Haoussa pour évaluer les « bénéfices ou valeurs ajoutées de la latinisation » face aux systèmes phonétiques classiques.
À la source de ce débat passionné se trouvent les soutenances pionnières en langue Yémba organisées les 8 et 9 avril 2026 à Dschang. Ces travaux, supervisés par l’ESLY, ont sanctionné cinq années d’apprentissage et de recherches, prouvant que, malgré les querelles de méthodes, les langues camerounaises gagnent enfin leurs lettres de noblesse académique.
L’Œil de Komiaza : cette bataille prouve que nos patrimoines immatériels se sont enfin réveillés.
La « bataille des écoles » n’est pas qu’une querelle d’experts ; c’est le signe d’une vitalité retrouvée pour nos patrimoines immatériels. Si le Pr Nganang plaide pour une "démocratisation" par la simplification (latinisation), l'ESLY de Tafouemewe se veut la gardienne de l'orthodoxie scientifique héritée des pères de la linguistique camerounaise. Le véritable enjeu reste pourtant le même : sortir nos langues des chefferies et des cercles d'initiés pour les installer durablement dans les bibliothèques et les smartphones des jeunes générations.
Augustin Roger MOMOKANA








