L’École Supérieure de la Langue Yémba (ESLY, Nkā’ azi’ne nkāŋa Seke yémba) vient de franchir un palier académique décisif. En quarante-huit heures, le campus de l’Institut Universitaire de la Côte (IUC) à Dschang a abrité les premières soutenances de mémoires de Master 2 en langue Yémba. Entre défense identitaire et rigueur scientifique, ces travaux jettent une lumière crue sur les mécanismes de déclin et de résilience d'un patrimoine linguistique en péril.
Le paysage de la recherche linguistique au Cameroun s’est enrichi d’une « bibliothèque vivante » ce début d'avril 2026. Six candidats, issus d’un cursus rigoureux de cinq années entre l’Europe et le Cameroun, ont présenté les fruits de leurs recherches devant un jury d’experts présidé par le Pr Kouesso Jean Romain, Chef du département de linguistique à l'Université de Dschang et Président de l’Académie de la Langue Yémba.
Un constat scientifique sans appel : La responsabilité des chefferies
Parmi les travaux présentés, celui de Francette Dongmo Tsafack a particulièrement retenu l’attention des observateurs et des chercheurs. Intitulé « La place des chefferies dans la promotion de la langue Yémba », ce mémoire repose sur une enquête de terrain exhaustive auprès d'une dizaine de chefferies de 1er, 2e et 3e degrés dans le département de la Menoua.
La conclusion est sans équivoque : les gardiens du temple seraient devenus les vecteurs, malgré eux, d'un déclin linguistique. L’étude révèle que si les cours de vacances sont monnaie courante, la pratique quotidienne de la langue au sein des chefferies souffre d'une hybridation croissante. « Les chefs traditionnels sont devenus des hybrides linguistiques », souligne la chercheuse. Le Yémba y est souvent « charançonné » par des expressions importées, rendant impérative une réappropriation institutionnelle de la langue par les chefs eux-mêmes, à travers la création d'espaces de formation permanente.
Une cartographie thématique de l’identité Yémba
La diversité des thèmes abordés lors de cette session de soutenances offre une approche holistique de la culture Yémba :
- Structure familiale et genre : Hélène Matiotsop et Dimitri Armand Teugueka Nanfa ont exploré la dynamique de la famille et la coopération homme-femme depuis les origines.
- Sociologie et Droit coutumier : Alain Bertrand Demanou Goumkoue a décrypté la philosophie des lois du mariage, tandis que Nathalie Vouzap Kana s’est penchée sur la figure centrale de la Mère dans l’ancestralité Menoua.
- Linguistique comparée : Modeste Dottore Assadio a documenté les mécanismes d’infiltration des mots étrangers dans le lexique Yémba.
De Djoumessi Mathias à l'ESLY : La filiation des pionniers
Ces soutenances s'inscrivent dans une lignée historique que le jury n'a pas manqué de saluer. Un hommage a été rendu à Sa Majesté Djoumessi Mathias, Chef Supérieur Foréké-Dschang, précurseur dès 1948 avec la création du premier alphabet, puis au Pr Maurice Tadadjeu qui, en 1972, a poli ces travaux pour donner au Yémba ses lettres de noblesse scientifique.
Aujourd'hui, l'ESLY, sous l'impulsion de son promoteur Germain Olivier Tafouemewe, porte ce flambeau à l'ère numérique. L'école, qui dispense ses formations exclusivement en ligne, ambitionne déjà l'ouverture d'un cycle doctoral pour répondre à la demande d'une promotion baptisée « Atɔ̄p Yémba » (le bourgeon).
Perspectives académiques
Pour les chercheurs en sociolinguistique et en anthropologie, ces travaux constituent une base de données précieuse sur la résistance des langues africaines face à la mondialisation. L'ESLY prouve ici que la technologie peut servir de rempart à l'érosion culturelle, offrant des opportunités d'emplois internationaux tout en ancrant les étudiants dans leur matrice identitaire.
Pour mémoire, la langue Yémba est parlée par plus de 80 pr cent de la population du département de la Menoua, dans l’Ouest Cameroun, soit près d’un demi-million de personnes. Sans compter la diaspora. Le promoteur a annoncé des apprenants venant d’autres pays africains. Il n’a pas cru bon de dévoiler leur nationalité, se contentant de dire qu’ils voulaient apprendre une langue africaine et sont tombés amoureux du Yémba.
Par Augustin Roger Momokana







