Conte du jour : le taureau de Monsieur le Préfet.

Conte du jour : le taureau de Monsieur le Préfet.

#Komiaza.com – « La route est très mauvaise et accidentée, en plus cette population est parmi les plus démunies de mon unité de commandement. Je me ferai représenter par mon Adjoint qui me rendra compte ». Ainsi Monsieur le Préfet, la nuit dernière, pendant qu’il passait en revue les tas de dossiers sur sa table, résolut de plutôt se faire représenter à la cérémonie d’inauguration de l’Ecole publique d’Abethlem.

Le jour de l’inauguration vint, Monsieur le Préfet désigna son adjoint pour conduire la délégation comprenant Monsieur le Sous-préfet, Monsieur le Maire, Monsieur le délégué de l’Education Nationale, Monsieur le délégué des Travaux Publics, Monsieur l’Inspecteur de l’Enseignement maternel et primaire et Monsieur le Commandant de Brigade.

La délégation arriva à la place de l’école où elle fut accueillie par le chef du village, le président de l’Ecole, le directeur de l’école, les enseignants et de nombreux parents endimanchés. Une jeune élève remis un arbre de paix à l’Adjoint préfectoral. Elle ne put dire le mot que le directeur lui avait pourtant fait réciter. L’autorité lui serra la main et l’embrassa. La foule gronda de cris stridents et d’applaudissements. L’hôte et sa suite furent conduits à leurs sièges dans un tente en construite dans un coin de la cour pour la circonstance.

Dans son discours, et à la suite du chef du village, du président et du directeur de l’école, le Représentant de Monsieur le Préfet se fit le messie : «Le gouvernement est fier de vous, populations de Abethlem ! Monsieur le Préfet  m’a chargé de vous rappeler que vous avez sollicité avoir votre école à vous, eh bien vous l’avez ! Il me demande de vous rassurer que le dossier de votre case de santé est sur la table et rien, je dis bien rien, n’empêchera sa réalisation aussitôt que l’Etat recevra l’argent qu’il attend de ses partenaires bilatéraux. Je viens d’apprendre par votre chef que l’eau potable est un problème dans ce village. Dès mon retour, je poserai votre problème sur la table de Monsieur le Préfet. En ce qui concerne l’électrification, nous allons demander à Monsieur le Maire d’inscrire Abethlem dans son plan annuel de développement et nous veillerons à ce que cela soit fait. Pour ce que vous avez reçu et pour ce que vous recevrez demain, s’il vous plaît n’écoutez pas les oiseaux de mauvais augure qui chantent partout qu’ils ont les solutions à vos problèmes. Ne vous laissez pas non plus endoctriner par les messies du dimanche, car ce qu’ils vous disent c’est leurs rêves, et ce dont vous rêvez, c’est l’Etat qui vous le donne. Fermez vos oreilles devant les chansons de certains députés, faites confiance au Chef de l’Etat et à son gouvernement…»

A la fin de son message, le Représentant de Monsieur le Préfet coupa le ruban symbolique à l’entrée de l’école et procéda d’abord à la visite des six salles de classe, puis il termina par le bureau du Directeur où il prit place, se fit remettre le livra d’or dans lequel il griffonna quelques phrases, en fixant de temps en temps son hôte.

Quand il sortait du bureau du directeur, le Représentant de Monsieur le Préfet n’imaginait pas ce qui l’attendait dehors. Il fut accueilli par le président de l’école qui lui présenta les provisions préparées par le village : « Monsieur, Nous n’avons pas de mot pour vous exprimer notre gratitude et toute notre reconnaissance. Pour nous, cette école n’a pas de prix. Nombreux sont ceux de nos enfants qui ne sont pas allés à l’école parce qu’il leur était impossible de parcourir une trentaine de kilomètres chaque jour. Aujourd’hui ce problème est derrière nous. Vous-même avez vu le nombre d’élèves de cette école. Ils ne sont pas tous d’ici, il y a une poignée qui vient du village voisin à une dizaine de kilomètres. Monsieur, vous allez remettre notre modeste paquet à Monsieur le Préfet pour lui exprimer notre gratitude et nos remerciements. Il s’agit de ce taureau, de ce panier de tomate et du sac de pomme de terre que voilà. Il nous avait promis l’école, et nous l’avons depuis six mois déjà», lui dit le chef du village.

Saisi d’un coup de froid, et d’un geste du doigt, le Représentant de Monsieur le Préfet fit se rapprocher de lui Monsieur le Délégué de l’Education Nationale. Puis il lui chuchota dans l’oreille : « le patron va me donner un seau de pomme, c’est certain. Mais je vais les préparer avec quoi ? Il faut qu’ils essaient de voir.»

Les invités conduits par quelques parents devant le chef du village se rendaient au palais royal pour le repas offert par la communauté. Monsieur le Délégué de l’Education Nationale alla se concerter avec le président de l’école qui, à son tour, alla chuchoter dans l’oreille du chef du village. Pendant le repas, l’Adjoint du Préfet n’était pas joyeux malgré les sourires contagieux des uns et des autres. De temps en temps il hochait la tête.

Au sortir du repas, l’heure était avancée et les autorités se précipitèrent vers leur voiture. Le Commandant de Brigade avait fait monter la vache derrière sa camionnette. Lorsque le représentant de Monsieur le Préfet fut à bord de la voiture avec Monsieur le Sous-préfet, le chef du village vint à lui et déclara : « Monsieur, pour vous-même, Abethlem a préparé le modeste paquet que voici.» Trois hommes recouverts de sueur, derrière le chef du village, portaient un paquet de poireau, un grand régime de plantain et un gros coq dont les ergots avaient presque disparu à force de se casser dans les combats.

Le visage du Représentant du Préfet s’illumina. Il ouvrit la portière de la voiture. Dès qu’il posa les pieds au sol il ajusta son costume sombre, avant de serrer la main au chef du village. Puis il ordonna aux porteurs d’aller mettre cela derrière la camionnette du Délégué des Travaux Publics.

Augustin Roger MOMOKANA*

*« Le taureau de Monsieur le Préfet » nous a été inspiré par une sculpture (Photo : Lynt Infos) remise samedi par les populations Mbo de Santchou au Ministre des Arts et de la Culture désigné par le Premier Ministre pour présider en son nom la clôture du Festival Alanga. La question surgie dans notre esprit était : le représentant garde-t-il le cadeau qu’il reçoit, ou le remet-il à celui qui l’a envoyé en mission ?