Robe contre uniforme à Douala : quand les dérives de la PJ menacent la paix civile au Cameroun.

Robe contre uniforme à Douala : quand les dérives de la PJ menacent la paix civile au Cameroun.

Les remerciements de la rédaction de Komiaza vont aux vigies citoyennes Monique Manfouo, Mathieu Nathanaël Njog, Charles-Olivier Boum-Bissaî, Mathurin Sop Tiam et Jules Dongmo pour la pertinence de leurs contributions en ligne qui ont permis d'enrichir cette analyse sur les violences institutionnelles et le respect des droits de la défense au Cameroun.

Par la rédaction de Komiaza

Modération et coordination : Augustin Roger MOMOKANA

Dschang, octobre 2026

L’onde de choc provoquée par l’agression physique de Maître Kengne Fabien au sein des locaux de la Police Judiciaire (PJ) du Littoral à Douala ébranle les fondations mêmes de la justice camerounaise. Jeté manu militari dans la cour de l'institution par un commissaire de police après avoir simplement demandé l'exécution des instructions du Procureur de la République, cet avocat rejoint la liste trop longue des auxiliaires de justice victimes de l'arbitraire sécuritaire. Cet incident intolérable ne relève pas du simple fait divers ou d'un conflit d'humeur isolé. Il traduit une pathologie institutionnelle profonde : le complexe de supériorité de certains agents en tenue qui s'érigent en « demi-dieux » au-dessus des lois, transformant les espaces d'enquêtes préliminaires en bastions de non-droit où le droit de la défense est piétiné sous le sceau de l'impunité.

L'arbitraire en uniforme : quand l'agent d'enquête défie le magistrat

Le récit circonstancié des faits survenus à Douala-Ndokoti met en lumière le glissement progressif d'une partie des forces de l'ordre vers une autonomie décisionnelle illégale. En refusant de transmettre un dossier malgré les injonctions écrites du Procureur de la République, le commissaire mis en cause s'est soustrait à sa hiérarchie judiciaire légitime. L'agression verbale puis physique commise contre un avocat dans l’exercice de ses fonctions n'est que le paroxysme de cette culture de l'insubordination administrative.

Ce comportement trahit un profond déficit de formation déontologique au sein des écoles de police. Investis d'une parcelle de la puissance publique, certains fonctionnaires confondent l'autorité légitime avec la force brute et la coercition physique. En s'en prenant à un auxiliaire de justice dont le rôle est précisément d'étayer l'absence d'infraction par des pièces légales, ces agents ne cherchent pas la manifestation de la vérité, mais la capitulation des droits de la défense. Traiter un avocat comme un subordonné ou un intrus que l'on peut violenter et chasser d'un service public est un précédent dangereux qui décrédibilise l'ensemble du corps policier.

Le grand schisme des défenseurs : entre la politique du boycott et le serment de résistance

La récurrence de ces violences institutionnelles provoque une rupture majeure au sein du Barreau du Cameroun. Face au constat amer que les unités de police et de gendarmerie deviennent parfois des zones de non-droit, certains avocats font le choix douloureux mais radical du retrait stratégique. Refuser d'exercer son ministère au sein des commissariats pour préserver son intégrité physique est un cri d'alarme qui démontre l'asphyxie des libertés fondamentales. Lorsque la robe de l'avocat ne suffit plus à le protéger de la barbarie d'une brebis galeuse, c'est le citoyen démuni qui se retrouve privé de son premier rempart légal.

À l'opposé, une partie de la corporation plaide pour un serment de résistance inflexible. L'avocat ne peut abandonner le terrain des enquêtes préliminaires, car c'est précisément là que se nouent les premières violations des droits de l'homme. Céder à l'influence ou aux menaces d'un homme en tenue modifierait la nature indépendante du ministère de l'avocat et reviendrait à acter la défaite du droit face à la force. Cette fracture interne interroge la capacité du Barreau à faire bloc et à imposer un rapport de force institutionnel pour que l'intégrité de ses membres soit sanctuarisée partout où la loi doit être dite.

L'économie occulte du dossier : le blocus de l'enquête comme enjeu financier

L'agressivité soudaine observée dans la gestion de ce dossier à la PJ du Littoral ne peut s'expliquer uniquement par une querelle d'ego entre la robe et l'uniforme. Elle soulève le lièvre d'une pratique systémique bien connue des justiciables : l'instrumentalisation des enquêtes préliminaires à des fins d'extorsion ou d'intimidation. En ordonnant de « surseoir à ses propres instructions », le magistrat du parquet tentait de stopper une dérive, mais il s'est heurté à la résistance d'un fonctionnaire assis sur le dossier.

Bloquer la transmission d'une procédure et insister pour imposer une confrontation en l'absence d'indices réels s'apparente, pour de nombreux observateurs, à une tentative désespérée de maintenir une pression sur le client afin de le contraindre à un désintéressement financier arbitraire. En produisant des pièces factuelles démontrant l'absence d'infraction, Maître Kengne Fabien a légalement enlevé le « beefsteak » de la bouche de ceux qui transforment la justice pénale en un marché de rançonnements. La hargne du commissaire devient alors lisible : elle est la frustration d'un système mafieux court-circuité par la rigueur et la pondération d'un homme de loi.

L'ombre de l'histoire : l'écho dramatique des leçons du passé

Ce choc frontal ravive l'un des souvenirs les plus douloureux de la mémoire collective nationale. C'est précisément d'une imposture policière similaire, survenue en septembre 2016 face à des avocats anglophones revendiquant pacifiquement des droits légitimes que l'histoire ne pouvait leur nier, qu'est née la tragique crise du NoSo (Nord-Ouest et Sud-Ouest ou crise anglophone). Voir des fonctionnaires de police répéter exactement dix ans plus tard les mêmes agissements brutaux à Douala prouve une amnésie institutionnelle criminelle.

Les parvenus de la puissance publique, oubliant que le bureau qu'ils occupent existait avant eux et abritera d'autres hommes après eux, agissent avec le stress et la hargne caractéristiques de ceux qui se croient investis d'une présidence absolue dans une république en lambeaux. Cette surdité face à l'histoire est un péril pour la paix nationale. Si la police continue de traiter les gardiens de la loi comme des ennemis publics, elle créera les conditions d'une nouvelle déflagration sociale que le pays ne peut plus se permettre d'essuyer.

 La Solution : Le triptyque de la redevabilité administrative, pénale et disciplinaire

Pour mettre fin à l'arbitraire et assainir les locaux d'enquêtes préliminaires, la rédaction de Komiaza soutient que la victime doit actionner simultanément les leviers réglementaires et judiciaires de l'État pour imposer une sanction exemplaire et dissuasive à l'ensemble du corps de la police. Les faits s'étant produits devant de nombreux témoins, toute stratégie de déni de la part de cet Officier de Police Judiciaire (OPJ) est vouée à l'échec.

   1. La saisine hiérarchique immédiate : L'avocat doit officiellement saisir le Chef du Service Régional de la Police Judiciaire du Littoral afin que son élément soit immédiatement entendu et sanctionné conformément aux dispositions rigoureuses du règlement intérieur de la Sûreté Nationale.

   2. L'action pénale auprès du Parquet : Une plainte formelle doit être déposée entre les mains du Procureur de la République afin que ce cas de violence et d'entrave à la justice soit entièrement élucidé et que des poursuites pénales appropriées soient engagées contre l'agresseur.

   3. Le recours au DGSN : L'ensemble des rapports d'enquête et des procès-verbaux d'audition doit être transmis directement au Délégué Général à la Sûreté Nationale (DGSN) à Yaoundé. Seule une décision de haute autorité, prononçant une sanction statutaire majeure ou une révocation administrative, permettra de restaurer l'ordre républicain et de rappeler à chaque agent qu'aucun insigne ne place un homme au-dessus de la loi.

Le radar de Komiaza

Le Cameroun ne pourra pas bâtir un État de droit moderne si ses commissariats et de brigades demeurent des zones d'ombre échappant au contrôle de la loi et de la magistrature. L'agression de Maître Kengne Fabien est le signal d'alarme d'un système qui menace de basculer vers l'anarchie si les porteurs d'uniforme ne sont pas immédiatement rappelés à l'ordre républicain. La paix sociale dépend de la sanctuarisation des droits de la défense. C'est en protégeant ceux qui portent la robe que l'État garantit la sécurité de tous les citoyens, car une société où un avocat est jeté au sol au sein d'un service de police est une société où plus aucun citoyen n'est à l'abri de la barbarie.

Débat proposé

« L'agression des avocats dans les commissariats est-elle le signe d'une dérive individuelle ou d'une faillite systémique de la formation de la police ? »

Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public sur les violences institutionnelles et le respect des droits de la défense au Cameroun. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.