DOUALA — Ce vendredi 9 octobre 2026, la capitale économique du Cameroun a basculé dans une ère de haute tension juridico-financière. Le complexe hôtelier Djeuga Palace de Douala (photo Djeuga Palace) , un investissement privé d'envergure évalué par les experts à près de 10 milliards de FCFA, est devenu l'épicentre d'un scandale d’État. Entre simulacre de vente forcée, conflit d'autorités et soupçons d'entente criminelle, ce dossier met à nu le dévoiement des prérogatives publiques au profit d’intérêts claniques. Mais pour les artisans de ce coup de force, l'heure des comptes vient peut-être de sonner.
Chronique d'une spoliation planifiée à 11h04
Tout s’est joué dans l'obscurité calculée d'un huis clos. D’un côté, le controversé Cabinet Atou, dirigé par l'insaisissable Lazare Atou — sous le parrainage historique du ministre de la Justice Laurent Esso —, a proclamé à 11h04 précises l'adjudication forcée de l’immeuble de 12 niveaux pour la somme de 5,5 milliards de FCFA.
De l’autre, presque à la même minute, le Tribunal de Première Instance de Douala-Ndokoti émettait une ordonnance de référé ordonnant la suspension immédiate de la vente. En précipitant le coup de marteau dans le bureau privé du notaire Maître Jean-Jacques Moukoury Eyango avant la notification formelle de la suspension, le Cabinet Atou pensait avoir verrouillé le fait accompli. Il a en réalité signé l'acte de naissance d’un séisme politique.
Le scandale du huis clos : Un flagrant délit de clandestinité
La gravité de la manœuvre réside dans la violation frontale des règles d'ordre public de l'OHADA. Par définition universelle, une vente aux enchères se doit d'être publique. En barricadant l’audience, en filtrant les accès et en gardant secrets les noms des participants, la table de l'enchérissement et les minutes de la vente, les organisateurs ont transformé une procédure légale en une transaction privée occulte.
Pourquoi un tel secret ? L'équation financière livre la réponse : brader à 5,5 milliards de FCFA un joyau architectural qui en vaut 10 milliards relève du délit d'initié. Cette décote aberrante de 50 % confirme le soupçon d'un arrangement entre copains, où un « ami » du régime a été minutieusement préparé pour s'emparer du bien d'autrui. Le prétexte officiel de « renflouer les caisses de l'État » via la liquidation des actifs de l'ex-Régifercam s'effondre: si l'intérêt public était visé, le liquidateur aurait cherché à maximiser le prix, non à le brader.
La riposte du secteur privé : Le GECAM entre en scène
Ce coup de force contre l’honorable Jean-Claude Feutheu envoie un signal de terreur aux investisseurs : si un député de la République peut être dépouillé de 17 ans d'investissements sur la base d'un arrêté ministériel contesté, aucun opérateur économique n'est à l'abri.
Face à cette menace systémique pour le climat des affaires, le GECAM (Groupement des Entreprises du Cameroun) est directement interpellé. Le patronat ne peut plus se murer dans le silence. En saisissant son Comité de gouvernance et d'éthique, les forces vives de l'économie camerounaise s'apprêtent à dénoncer cette insécurité foncière d'État qui fait fuir les capitaux et détruit l'attractivité
Vers une enquête parlementaire : L'heure du grand déballage
Mais le véritable séisme se prépare à l'Assemblée nationale. Une coalition de députés, révoltés par la violence de cette spoliation, s'active pour déposer une proposition de résolution visant à créer une commission d'enquête parlementaire sur la gestion globale du patrimoine résiduel de l'État par le Cabinet Atou.
L’immunité politique et le secret des bureaux de notaires s’apprêtent à voler en éclats. La commission aura le pouvoir constitutionnel de forcer le grand déballage :
- Audition publique de Lazare Atou sur la traçabilité des centaines de milliards de FCFA d'actifs d'État liquidés depuis les années 1990.
- Injonction de produire les minutes de la vente du 9 octobre pour arracher le masque de l'acquéreur anonyme et révéler l'identité des bénéficiaires économiques de l'ombre.
- Interpellation des ministres Henri Eyebe Ayissi (Domaines) et Laurent Esso (Justice) pour justifier l'articulation de leurs décisions face aux sursis prononcés par les tribunaux administratifs.
L'acquéreur mystère pensait réaliser l'affaire du siècle dans la discrétion d'un cabinet feutré. Il se retrouve aujourd'hui propriétaire d'un actif hautement toxique, cerné par un référé pour voie de fait devant le Tribunal Administratif du Littoral, une levée de boucliers du patronat et la perspective d'un grand déballage parlementaire. Le dossier Djeuga Palace n’est plus un litige immobilier : c’est le procès à ciel ouvert d'un système à bout de souffle.
Pendant que le mystérieux acquéreur qui a sabré le champagne à 11h04 dans la discrétion d'un cabinet feutré médite déjà ce vieux dicton des affaires : les biens mal acquis ne profitent jamais à ceux qui redoutent la lumière, à Yaoundé comme à Douala, le message envoyé au monde est désormais d'une clarté glaçante : au Cameroun, la propriété privée n'est qu'une concession précaire soumise au bon vouloir des factions du pouvoir. Si le GECAM et le Parlement échouent à crever l'abcès Atou, ce n'est pas seulement le titre foncier de Jean-Claude Feutheu qui sera annulé, mais la crédibilité économique de toute une nation qui sera définitivement liquidée.
Par Augustin Roger Momokana







