Samedi le 16 mai 2026 au stade municipal de Bangangté, la nation a rendu un vibrant hommage à l’ex-président du Sénat, Niat Njifenji Marcel (Photo Alexis Yangoua). Décédé le 11 avril dernier, cet ingénieur des ponts et chaussées a marqué l’histoire du Cameroun, successivement comme Directeur général de la Sonel, Vice-Premier ministre et maire de Bangangté, avant de présider la chambre haute du parlement de 2013 au 17 mars 2026. Sa mort est survenue le 11 avril. Il était âgé de 92 ans.
Derrière la solennité ses obsèques officielles se cache une hérésie républicaine majeure : en choisissant le nouveau président du Sénat comme représentant personnel du Chef de l’État à ce rendez-vous d’hommages et de célébration d’une vie aussi pleine et exaltante, le protocole d'État a tout simplement acté l'absence institutionnelle de la chambre haute à rendez-vous historique.
Le péché originel du dédoublement : L'effacement du pouvoir législatif
La désignation de Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye, successeur de Niat Njifenji à la tête de la chambre haute, pour représenter le président de la République Paul Biya pose un problème logique et juridique insoluble. En vertu du principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs et de l'unicité de la représentation, une seule et même personne physique ne peut pas incarner simultanément le sommet de l'Exécutif et la direction du Législatif. En endossant le costume de représentant du Chef de l'État, le président du Sénat a mécaniquement déserté sa propre fonction. Qui représentait donc le Sénat à Bangangté ? Personne. Cette confusion des rôles a suscité une vive indignation, notamment celle de l’universitaire Sosthène Fouda qui y voit une phagocytose évidente du pouvoir législatif par l’Exécutif. Le protocole d’État a failli en mêlant les chevaux : pour préserver l'orthodoxie républicaine, Paul Biya aurait dû mandater le Premier ministre, un ministre d’État ou un membre du gouvernement quelconque, permettant au président du Sénat de siéger strictement en tant que chef de son institution afin que chaque pouvoir soit distinctement visible.
Le faux semblant de l'oraison funèbre : La confusion entre convié et institution
Face au tollé suscité par ce vide protocolaire, d'aucuns tenteront de convoquer l'excuse commode de la prise de parole du sénateur Robert Nkili. En sa qualité de vice-président du Sénat, ce dernier est monté à la tribune pour lire l'oraison funèbre de l'illustre disparu. Pourtant, cette justification relève d'une approximation intellectuelle que le management des institutions ne saurait valider. Prononcer un témoignage ou un éloge funèbre ne confère en rien le statut de représentant officiel de l’institution. Dans la liturgie républicaine, Robert Nkili s'est exprimé au pupitre comme un convié de haut rang accomplissant un devoir mémoriel, et non comme le chef de délégation d'un Sénat autonome. Le dédoublement de la figure de proue de l'institution a dépouillé la chambre haute de sa voix souveraine, validant la sentence de Georges Vedel pour qui « la République n’est forte que lorsqu’elle est lisible ». L’illisibilité des rôles à Bangangté a transformé un hommage d'État en un imbroglio constitutionnel.
L’hommage à l’ombre du pouvoir : Le sacre de l’efficacité discrète
Au-delà de cette vacuité protocolaire, les obsèques officielles ont servi de cadre au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) pour saluer une autre figure centrale de la haute chambre : Justin Njomatchoua. Le Secrétaire général du comité central du parti au pouvoir, Jean Nkuete, a profité de cette tribune pour rendre un hommage appuyé au Directeur de cabinet du défunt président du Sénat. Cette reconnaissance publique vient consacrer la discrétion et l’efficacité managériale dont l’homme a fait preuve durant les longues années de maladie et d'éloignement de Niat Njifenji Marcel. En maintenant la stabilité et la continuité du service au sein de la chambre haute alors que le titulaire du perchoir était affaibli, Justin Njomatchoua a joué le rôle de stabilisateur institutionnel dans l'ombre. Cette mise en lumière administrative rappelle que la résilience d'une institution repose souvent sur la rigueur de ses technocrates, surtout lorsque l'architecture politique vacille.
Le radar de Komiaza
Au-delà de l'émotion légitime liée à la perte d'un grand commis de l'État, cet épisode active le « radar de Komiaza » pour dénoncer les chevauchements et les ambiguïtés qui dégradent la sacralité de nos institutions. Une République moderne ne peut se payer le luxe d'une confusion des genres au sommet de l'État, car « ce qui se dit ici résonne partout dans le monde ». Sacrifier l'identité visuelle et l'autonomie d'un pouvoir constitutionnel sur l'autel des arrangements protocolaires envoie un signal d'affaiblissement démocratique flagrant. Les managers du protocole d'État doivent comprendre que le respect des formes est le gardien du fond. En effaçant la représentation du Sénat aux obsèques de son propre bâtisseur, le système a manqué d'élégance et de rigueur, rappelant que la stabilité républicaine exige une clarté absolue dans l'exercice et la mise en scène du pouvoir.
Par Augustin Roger Momokana







