Arts plastiques : «Frontales», l'implosion créative réinvente le patrimoine au Musée des Civilisatio

Arts plastiques : «Frontales», l'implosion créative réinvente le patrimoine au Musée des Civilisatio

Depuis le 15 mars et jusqu'au 28 juin prochain, le Musée des Civilisations à Dschang se transforme en un laboratoire d'esthétique pure. Sous le titre évocateur « Frontales », dix artistes - peintres, sculpteurs, poètes et installationnistes - confrontent leurs visions du monde. Entre exploration de l'interdit, sacralité du Ndop et culte du corps, l'exposition est une randonnée intergénérationnelle où le passé dialogue sans complexe avec l'art contemporain dans le but de bousculer les crises de plus en plus nombreuses et pesantes dans notre société.

Les idées forces de l'exposition :

  • La rupture créative : Un voyage entre auto-exploration et vibrations sociales pour répondre aux crises multiformes de notre époque.
  • Réinventer le Sacré : De la réappropriation du tissu Ndop par Serges Demefack à la sculpture des interdits par le maître Emile Youmbi.
  • Dialogue intergénérationnel : La rencontre entre les piliers de l'art camerounais et une jeune garde aux talents prometteurs.
  • L'installation comme mémoire : Le transfert d'une cuisine de village au musée par Gaston Kenfack (G. Ken) pour restaurer la convivialité d'antan.
  • Le corps au scanner : L'exploration verticale et horizontale de la condition féminine par l'artiste Masso.

Serges Demefack : Le Ndop au-delà de la désacralisation

L'une des pièces maîtresses de l'exposition est sans conteste « Dynamiser les sentiers ». Sur une toile de jute monumentale de 4,80 m sur 2,20 m, Serges Demefack clôt le débat sur la profanation du tissu Ndop. En mariant des signes vitaux (terre, eau, totems) à des objets rituels (calebasses, sacs en raphia), il édicte les sentiers d'une initiation moderne. C'est un savant mélange de mémoire et de futurisme qui redonne au textile traditionnel sa fonction de langage.

L'œuvre « rompt le débat ». Par sa taille, elle ne laisse aucune place à la discussion stérile sur la profanation : elle s'impose comme une alternative sacrée. Elle oblige le visiteur à reculer pour embrasser l'ensemble, puis à s'approcher pour décrypter les signes, mimant ainsi le parcours de l'initiation où la compréhension vient par étapes.

Emile Youmbi : Sculpter l'interdit et le pouvoir

Le maître Emile Youmbi s'immerge dans les fables pour en extraire des « sculptures d'interdits ». Son trône contemporain, assemblage de bois et de couteaux, questionne la solidité et la dangerosité du pouvoir. En jouant sur les proverbes camerounais, il rappelle que dans l'art africain, voir ne signifie pas toujours posséder : convoiter le sacré, c'est s'exposer aux crocodiles du destin. Ses œuvres s'inscrivent dans ce qu'il appelle les « créations primitives » projetées dans l'universel.

L’œuvre d’Emile Youmbi est une éducation au respect. En sculptant l'interdit, il nous rappelle que l'équilibre d'une société ne repose pas sur ce qui est permis, mais sur la force de ce qui est tu. Il est le gardien des seuils de l'exposition « Frontales ».

Stevie Douanla et Masso : Entre rituel et anatomie du monde

La jeune Stevie Douanla bouscule les codes en tissant le Ndop, les perles et les moustaches de lion dans des œuvres à la lisière du textile et de la transe polymorphique. Elle prépare, à sa manière, le deuil d'une Afrique en mutation. De son côté, Masso explore le corps humain comme l'œil du monde. Face au soleil, elle interroge le ballet incessant des regards portés sur la femme, invitant le spectateur à cesser de contempler le corps pour enfin apprendre à l'aimer.

Pour comprendre l’art de Masso, il faut accepter de quitter le regard de voyeur pour entrer dans celui de l’anthropologue des émotions. Dans l’exposition « Frontales », ses œuvres ne sont pas de simples représentations du corps féminin ; elles sont des manifestes anatomiques qui interrogent notre rapport à l'intime et au social. La force de son trait et le choix de ses angles de vue obligent le spectateur à affronter la réalité du corps dans toute sa vérité, sans filtre. C'est une exploration sans concession qui vise à briser les tabous pour atteindre une forme de pureté originelle.

Une mise en scène signée Dr Lucie Nankeng

Conçue et orchestrée par le Dr Lucie Nankeng, l'exposition « Frontales » réussit le pari de la cohérence dans la diversité. Que ce soit à travers le canari hermétique de Songmene Winnie qui fleurit de l'intérieur, s’imposant telle  l'image de la carapace que nous construisons face au monde pour protéger notre vulnérabilité ; les clichés de Sidoine Yonta quant à elles capturant l’écume du jour, chaque pièce invite à une réinvention de soi. Le visiteur quitte le musée avec une certitude : l'art camerounais n'est plus dans la reproduction, il est dans l'implosion libératrice.

Le radar de Komiaza

« Frontales » n'est pas une simple exposition, c'est un miroir tendu à notre propre renoncement. En ramenant la cuisine du village au musée, les artistes nous rappellent que la modernité sans racines est une coque vide. Allez à Dschang, affrontez ces œuvres, car c'est là que se dessine le nouveau visage de notre contemporanéité.

Par Augustin Roger MOMOKANA