Le conte du jour de l’An: les Bons voisins.

Le conte du jour de l’An: les Bons voisins.

#Komiaza.com - Lôbi était ce quartier de la ville dont la seule voie d’accès était boueuse en toute saison, ce quartier sans eau potable, ce quartier où pour acheter du pétrole il fallait se rendre la périphérie du centre de la ville, ce quartier où aucun parent ne pouvait offrir des cadeaux à son fils. Lôbi c’était Lôbi.

Dans cette ville-là, les enfants de Lôbi étaient les «Bons voisins ». Ces enfants étaient nés de parents pauvres, eux aussi nés de parents pauvres et villageois. Jusqu’à ce qu’ils deviennent tous des collégiens, aucun d’entre eux n’a réussi à obtenir la note requise pour aller en classe supérieure, cependant chaque année ils bénéficiaient de la promotion collective.

Leurs parents, bien que n’appartenant pas aux mêmes tribus, s’entendaient parfaitement, même si de temps en temps de petites crises consécutives aux actes de leurs  enfants pouvaient les déchirer. Parmi eux il y avait des « yaoussa », des « mbami », des « nkwah », des « pygmées » et même deux « biafra ». Le seul parmi eux qui vivait un peu comme les gens-là était papa Mbeugong. Papa Mbeugong était un homme simple. Il avait fait fortune dans la vente d’huile de palme et d’avocats mûrs. Contrairement aux autres qui avaient quitté le quartier après avoir réuni assez d’argent pour se rapprocher des « Grands », il avait choisi de rester à Lôbi. Etait-ce par solidarité ? Quoi qu’il en soit, il avait détruit sa vieille cabane pour y faire construire une maison en briques de terre. Elle était moyenne, au centre d’un jardin boisé et fleuri.

Comme le mois de janvier tirait à sa fin, les « Bons voisins » se retrouvèrent au manguier, autour d’un « grand-frère » venu du quartier des « Elites ». Ils étaient là pour apprendre comment faire pour avoir eux aussi de bonnes notes à l’école. Comme ces enfants des djimdjim qui les snobent sans prix. Pour cela, ils ont rendez-vous avec Motto, une connaissance faite lors d’un match de football ayant opposé leurs quartiers.

Motto est un aîné. Ce garçon noir comme le charbon, mince et élancé était déjà à l’université. Il ne prit pas des heures pour transmettre aux « Bons voisins » les secrets pour devenir des enfants motivés, studieux et braves. En plus, il leur montra comment s’auto-discipliner financièrement afin de mieux relever les défis qu’ils s’imposeraient eux-mêmes pour leurs études et pour la vie.

-           Je vous mets au défi ! Vous réussirez ! Je suis convaincu que vous réussirez ! Organisez-vous ! Travaillez et réussissez ! Ainsi vous pourriez organiser un grand boom auquel vous inviterez vos parents et peut-être moi-même pour célébrer vos succès.

A cette époque-là, les enfants n’étaient pas chouchoutés comme les nôtres. Aucun parent ne pouvait s’imaginer son enfant impliqué dans une histoire de Réveillon de l’An. Pourtant les « Bons voisins » dont les résultats de fin d’année avaient surpris toute la ville- le moins travailleurs avait obtenu 13 points sur 20 pour aller en classe supérieure- avaient ficelé une fête de l’An. Ils projetaient un Réveillon de l’An chez Papa Mbeugong.

-           Puisque nous avons eu de bons résultats, nos parents ne nous en voudront pas si nous organisions le Réveillon de l’An. Ce sera dans un coin du jardin de notre maison, annonça le fils de papa Mbeugong. Kemdong était déjà à sa troisième année de collège.

-           Toutes ces gens qui nous regardent avec un air de pitié et de moquerie finiront par changer d’attitude. Nous n’allons plus reculer, s’invita Tanasius, le fils du biafrais meunier.

Pour le Réveillon de l’An, les « Bons voisins » s’étaient bien organisés. Une liste des besoins a déjà été établie. Par tirage au sort chacun a choisi ce qu’il apportera pour la fête. En somme, il s’agissait d’un gros gâteau au chocolat grillé, de trois bouteilles de champagne, de deux poulets rôtis, d’un paquet de frites de plantain, d’un jeu de feux d’artifice, d’une douzaine de masques pour le Djoudjou Kalaba.

Quant à eux, les parents avaient pu obtenir du Maire de la ville qu’en plus de leurs épouses ils soient accompagnés par leurs enfants au Grand Réveillon de l’An le 31 décembre. Mais ils se gardèrent de dévoiler la surprise, jusqu’au jour dit.  

Le soir du réveillon, une heure avant le départ pour l’Hôtel de Ville, comme ils avaient convenu, chaque parent annonça la nouvelle à son fils. Cela ne les émut nullement, mais ils ne pouvaient pas rouspéter. Personne ne vous dira comment ils ont fait pour se retrouver au manguier dans les dix minutes qui suivaient l’annonce. A l’issue de la réunion d’urgence, les « Bons voisins » prirent la résolution de maintenir leur réveillon, non plus dans le jardin de papa Mbeugong, mais dans celui de l’Hôtel de Ville.

La soirée s’est déroulée merveilleusement, jusqu’au moment où chaque parent s’est mis à rechercher son enfant. L’annonce fut portée à la connaissance de l’impresario qui, aussitôt et de manière répétitive, annonça la disparition subite d’un groupe de onze enfants qui accompagnaient leurs parents. Pendant qu’il s’y exerçait, le Djoudjou Kalaba se fit entendre et progressivement jusqu’à la porte. Les agents de sécurité ne prêtaient pas d’attention spectacle. Malheureusement la salle s’excitait à cela, tant et si bien que le Maire ordonna qu’on laissa entrer le Djoudjou Kalaba. La  prestation fut époustouflante. Ce fut le délire total. Mais personne n’était en mesure de dire qui étaient ces danseurs, car ils étaient habillés de kabanyango et de pantalons ; et arboraient des masques représentant des animaux bizarres de la forêt.

A la fin du spectacle, le Djoudjou Kalaba s’enfonça dans la pénombre, jusqu’au coin du jardin où il se défit rapidement de ses lambeaux. Ces enfants venaient d’apporter des éclats à la fête. Dès qu’ils furent dans leurs habits de fête, ils lancèrent un, deux, trois feux d’artifice qui créèrent un spectacle jamais vécu. Étonnement général ! Toute la salle se vida progressivement pour se joindre à eux dans le jardin.

Ils formaient un cercle bruyant. Ils célébraient déjà le Nouvel An à leur manière. Ainsi les « Bons voisins » venaient de déplacer le cœur du Réveillon de l’An, pour en devenir les principaux acteurs. Le Maire en était le plus ému et il leur dit :

-           Chers enfants, vous êtes des extraterrestres ! Vous nous avez gratifiés d’un spectacle que jamais nous n’oublierons. Par ma voix la population de notre Commune vous dit Merci !

Il n’avait pas fini son propos lorsque les enfants firent péter les bouteilles de champagne et, comme de véritables fous  tordus, ils arrosèrent leurs hôtes, jusqu’à ce que les bouteilles fussent vides.

C’est depuis ce jour-là que les enfants sont associés aux assises et à la vie de la communauté.

Augustin Roger MOMOKANA