Face à l'insécurité au Cameroun, la réponse technologique s’organise à Dschang. La géo-entreprise DEUXMO vient de lancer une base de données ouverte pour cartographier la criminalité. À l'origine de l'initiative DEUXMO, une base de données ouverte et évolutive conçue à Dschang pour cartographier les crimes contre les femmes, se trouve une équipe de scientifiques déterminés. Pour Komiaza, le Docteur Raïssa Mafokou Kenfack, experte en SIG et Environnement et co-directrice de cette géo-entreprise, livre les clés de cette innovation citoyenne, décrypte l'importance cruciale de la "data" dans ce combat et détaille comment cet outil numérique peut concrètement sauver des vies.
C’est quoi DEUXMO ?
DEUXMO est une entreprise spécialisé dans les systèmes d’information géographique géolocalisation, mais qui développe aussi une base de données éponyme qui rend visibles les faits, utiles les données et durable la mémoire.
Notre métier consiste donc à transformer des données dispersées en informations fiables et compréhensibles. Avec l’Atlas mémoriel, cette expertise sert aussi une exigence citoyenne : ne pas laisser les victimes de féminicides disparaître avec le cycle de l’actualité.
Comment expliquez-vous le lien entre DEUXMO et la cartographie des féminicides et infanticides ?
DEUXMO est une géo-entreprise, pas une organisation de défense des droits humains. Notre cœur de métier est la géomatique : collecte, structuration, analyse et cartographie de données. Nous avons choisi de mettre cette expertise au service d’un sujet d’intérêt public.
Les féminicides et infanticides sont souvent traités comme des faits divers isolés. En les documentant dans une base datée, localisée et sourcée, nous faisons apparaître une réalité collective : son évolution dans le temps, sa répartition territoriale et, surtout, les personnes derrière les chiffres. Notre rôle est de produire une information exploitable par les chercheurs, les médias, les organisations, les institutions et le public.
Pensez-vous que DEUXMO contribue à éradiquer le phénomène ? Si oui, comment plus précisément ?
Une carte ne protège pas, à elle seule, une personne menacée et ne remplace ni la prévention, ni la justice, ni les services sociaux. Notre contribution est donc indirecte, mais concrète.
Nous réduisons l’invisibilité du phénomène, mettons à disposition des données ouvertes et créons une base commune pour l’analyse, le plaidoyer et la décision publique. L’Atlas permet aussi de repérer des évolutions, des concentrations territoriales et des lacunes d’information. Il ne prétend pas apporter toutes les réponses. Il aide les acteurs compétents à poser de meilleures questions et à agir sur des faits mieux documentés.
Très concrètement, nous envisageons que notre contribution aide à :
- Briser l’invisibilité du phénomène : parce qu’un problème mesuré et documenté est plus difficile à ignorer par les autorités et l’opinion publique.
- Produire des données fiables, les cartes, les statistiques et les cas documentés peuvent servir de base aux études, aux plaidoyers et aux politiques publiques.
- 3. Encourager la participation citoyenne : le projet invite les utilisateurs à signaler des cas manquants ou à compléter les informations disponibles, ce qui améliore la connaissance collective du phénomène.
- 4. Préserver la mémoire des victimes : le « mur des noms » et les fiches détaillées redonnent une identité aux victimes et rappellent l’ampleur humaine du phénomène.
Quel impact votre travail peut-il produire sur les potentiels criminels ?
Nous restons prudents : il serait excessif d’affirmer qu’une plateforme de données dissuade directement un passage à l’acte. Son effet principal est de transformer l’environnement social dans lequel ces crimes sont perçus.
Lorsqu’un cas est documenté, daté, localisé et conservé, il cesse de disparaître après quelques jours. Les médias peuvent suivre les tendances, la société civile peut interpeller, les chercheurs peuvent analyser et les institutions peuvent mieux cibler leurs réponses. Cette visibilité durable contribue à réduire la banalisation et le sentiment que ces faits resteront sans mémoire ni attention publique.
Et enfin humaniser les victimes parce que les fiches détaillées rappellent que derrière chaque statistique se trouve une personne. Cette démarche participe à changer le regard de la société sur les violences faites aux femmes et à renforcer l'empathie collective.
Ne pensez-vous pas qu'en affichant chaque assassin, cela conduirait à les exposer et par conséquent à réduire l'ampleur du phénomène ?
Notre responsabilité est d’informer sans nous substituer à la justice. Au moment où un cas devient public, les responsabilités ne sont pas toujours établies. Publier une identité sur la base d’une accusation ou d’une rumeur exposerait des personnes, fragiliserait la crédibilité de la base et pourrait porter atteinte à la présomption d’innocence.
Nous privilégions donc les faits vérifiables, les sources et le niveau de qualité de l’information. Lorsque la justice établit définitivement des responsabilités et que l’information est publiquement documentée, elle peut être traitée avec le même niveau d’exigence. Notre objectif n’est donc pas de désigner quelqu’un à une foule, mais de construire une connaissance fiable du phénomène.
L'exposition des auteurs pourrait quand même avoir un certain effet dissuasif, mais son impact réel sur la réduction des féminicides est difficile à démontrer. Pour beaucoup d'observateurs, l'effet le plus robuste provient plutôt de la certitude des poursuites, de la visibilité des affaires et de la mobilisation sociale qu'une base de données comme celle-ci peut contribuer à renforcer.
Vous soulignez la responsabilité de la justice ?
Nous ne cherchons pas un responsable unique. La justice est essentielle, mais elle appartient à une chaîne plus large qui comprend l’éducation, la prévention, la protection, la santé, l’action sociale, les médias, la recherche et les politiques publiques.
Notre message est simple : un phénomène mal documenté est difficile à comprendre et donc difficile à combattre. DEUXMO intervient à cet endroit précis, celui de la donnée. Nous rassemblons, vérifions, cartographions et ouvrons l’information afin d'éclairer le débat public et l'action des différents acteurs concernés pour que chaque acteur puisse mieux exercer sa propre responsabilité.
Quel rapport DEUXMO entretient-il avec l'administration, c'est-à-dire le Ministère des Affaires sociales, est-elle au courant de votre initiative ?
À ce stade, l’initiative est portée de manière indépendante et nous n’avons pas encore de partenariat formel avec le ministère chargé des Affaires sociales. Cette indépendance nous a permis de lancer rapidement une première base, d’en publier la méthode et d’ouvrir les données. Mais il faut le dire clairement, l’Atlas a pour objectif premier de documenter, cartographier et rendre accessibles des données d'intérêt public et a donc pour vocation de grandir avec les institutions, les collectivités, les services sociaux, les médias, les chercheurs et les organisations de la société civile.
Une collaboration utile pourrait porter sur le partage de sources, l’harmonisation des définitions, la validation, l’orientation des analyses et l’utilisation des résultats. Nous arrivons avec une proposition de service et de coopération, jamais dans une logique de confrontation.
Vous dites que votre initiative est à sa phase expérimentale. D'où vous viennent les cas déjà répertoriés ?
Les cas proviennent d’informations rendues publiques par la presse et les réseaux sociaux. Chaque fiche est structurée, géolocalisée et sourcée. Nous cherchons, autant que possible, deux liens par cas et nous affichons un niveau de vérification.
Les contributions reçues sont contrôlées avant intégration à la mise à jour mensuelle. Cette transparence est importante, car la base n’est pas exhaustive : elle reflète ce qui a été publié, retrouvé et suffisamment documenté et non pas l'ensemble des faits survenus au Cameroun. C'est pourquoi elle est ouverte au public et tout le monde peut contribuer.
Une hausse observée peut donc traduire une évolution des faits, mais aussi une meilleure couverture médiatique ou un effort de collecte plus récent. Nous préférons rendre cette limite visible plutôt que donner une illusion de certitude.
Nous sommes encore dans une phase de consolidation de la méthodologie et des sources. L'objectif est d'améliorer progressivement la couverture, la qualité des données et les mécanismes de vérification grâce aux contributions citoyennes et institutionnelles.
Quelles sont les autres offres de DEUXMO ?
DEUXMO est une géo-entreprise spécialisée dans les services géomatiques. A ce titre, nous accompagnons les collectivités territoriales, ONG, entreprises, chercheurs et acteurs du développement dans la cartographie professionnelle, les SIG, la télédétection, la collecte et le contrôle qualité des données, le géocodage, le webmapping, les tableaux de bord, l’automatisation et la formation. Nous concevons des cartes statiques ou interactives, des systèmes d’information géographique et des outils d’aide à la décision.
En parallèle, nous développons des projets ouverts d’intérêt public, comme l’Atlas mémoriel et la cartographie participative des bureaux de vote au Cameroun. Le fil conducteur reste le même : produire une donnée fiable, accessible, réutilisable et utile à l’action.
Un mot à tous ceux qui voudront vous contacter ?
Notre porte est ouverte aux corrections, aux contributions, aux expertises et aux partenariats. Nous invitons particulièrement les médias, chercheurs, associations, institutions et professionnels de terrain à nous aider à enrichir les sources et à améliorer la couverture.
Une base ouverte n’est pas une base sans règles : chaque apport doit pouvoir être vérifié. Notre ambition est donc toute simple : produire des données géographiques fiables, ouvertes et utiles au débat public comme à la prise de décision. Parce que nous sommes convaincus que plus les données sont partagées et enrichies collectivement, plus elles deviennent utiles à la société.
Nous espérons bâtir, dans la durée, une infrastructure de connaissance utile au Cameroun. Derrière chaque point sur la carte, il y a une vie. Derrière chaque donnée bien documentée, il peut y avoir une décision mieux informée.
En une phrase ?
Nous ne cartographions pas la violence pour la réduire à des points : nous la documentons pour rendre les victimes visibles, les données utiles et l’action mieux informée.
Comment contacter DEUXMO ?
Rue des Brasseries, Carrefour NOMENY, Foto, Dschang
BP 422 Dschang, Cameroun
Tél./WhatsApp : (+237) 640 78 96 51 / 676 74 97 57
Courriel : deuxmo@deuxmo.org
Site : https://www.deuxmo.org/
Engagements : https://www.deuxmo.org/engagements
Atlas : https://infem.deuxmo.org/
X : @deuxmo_org
Je vous remercie, Dr Raïssa Mafokou Kenfack
C’est moi qui vous remercie de l’intérêt accordé à DEUXMO.
Propos recueillis par Augustin Roger Momokana







