L'Afrique ne manque ni de terres, ni de jeunesse, ni de minerais, ni de soleil, ni de potentiel entrepreneurial. Et pourtant, des millions d'Africains travaillent énormément sans parvenir à produire suffisamment de valeur pour améliorer durablement leur niveau de vie. Voilà l'un des grands paradoxes africains.
Le problème du continent n'est pas seulement de travailler davantage. Il est de produire davantage de valeur avec chaque heure de travail, chaque hectare cultivé, chaque kilowatt d'électricité, chaque entreprise et chaque ressource naturelle. C'est cela, la productivité.
Et sans hausse durable de la productivité, il devient extrêmement difficile d'augmenter les salaires, les recettes publiques et le niveau de vie.
1. TRAVAILLER BEAUCOUP NE SIGNIFIE PAS PRODUIRE BEAUCOUP
Un agriculteur peut travailler douze heures par jour avec une houe.
Un autre peut travailler moins longtemps avec :
— une irrigation maîtrisée ;
— des semences performantes ;
— une mécanisation adaptée ;
— un accès aux engrais ;
— des données météorologiques ;
— du stockage ;
— une transformation locale ;
— une logistique efficace.
Les deux travaillent. Mais leur productivité peut être radicalement différente. C'est exactement la différence entre effort et productivité. La richesse d'une économie ne dépend donc pas seulement du nombre de personnes qui travaillent. Elle dépend de la quantité de valeur que chacune peut créer.
2. LE GRAND DÉFI AFRICAIN SE TROUVE DANS LA STRUCTURE MÊME DE L'EMPLOI
Selon la Banque africaine de développement, l'agriculture emploie environ 42 % de la main-d'œuvre africaine, alors que sa productivité reste environ 60 % inférieure à la moyenne de l'ensemble de l'économie.
Cela signifie qu'une immense partie de la population active reste concentrée dans des activités où chaque heure travaillée génère relativement peu de valeur. Ce n'est pas une condamnation de l'agriculture.
Bien au contraire, Cela montre l'immense potentiel d'une agriculture africaine : irriguée, mécanisée, financée, assurée, numérisée, transformée et reliée aux marchés. Le véritable objectif n'est pas de sortir de l'agriculture. C'est de sortir de l'agriculture à faible productivité.
3. EXPORTER UNE MATIÈRE PREMIÈRE, C'EST SOUVENT EXPORTER UNE PARTIE DE SA FUTURE RICHESSE
Prenons quelques exemples simples :
Cacao brut.
Café vert.
Coton.
Noix de cajou.
Poisson non transformé.
Minerais.
Bois brut.
Produits agricoles non conditionnés.
Chaque fois qu'une économie exporte essentiellement le produit brut et importe ensuite le produit transformé, elle abandonne une partie de la valeur ajoutée à d'autres économies. Car la richesse se construit aussi dans :
— la transformation ;
— le conditionnement ;
— la logistique ;
— le design ;
— la marque ;
— la distribution ;
— la technologie ;
— les services ;
— la commercialisation internationale.
La matière première rapporte.
La chaîne de valeur enrichit.
4. LE PROBLÈME N'EST PAS QUE L'AFRICAIN NE TRAVAILLE PAS
C'est même souvent exactement l'inverse. Des millions d'Africains travaillent dans :
— l'agriculture familiale ;
— le petit commerce ;
— les transports ;
— l'artisanat ;
— les services informels ;
— les microentreprises.
Mais beaucoup travaillent sans : capital suffisant, électricité fiable, financement abordable, machines, formation technique, infrastructures, marchés organisés, protection juridique, technologie.
Autrement dit : nous avons trop souvent des travailleurs courageux équipés avec des systèmes économiques peu productifs.
Et aucun discours sur « l'effort » ne remplacera les investissements nécessaires pour augmenter leur productivité.
5. UNE ENTREPRISE QUI PERD TROIS HEURES PAR JOUR À CAUSE DES COUPURES D'ÉLECTRICITÉ NE PEUT PAS ÊTRE AUSSI PRODUCTIVE
La productivité n'est pas seulement l'affaire du travailleur. Elle dépend aussi de son environnement. Imaginez une PME qui doit :
— produire sa propre électricité ;
— attendre plusieurs semaines une marchandise au port ;
— supporter des routes dégradées ;
— financer son activité avec un crédit très cher ;
— accomplir de nombreuses démarches administratives ;
— importer ses machines ;
— supporter une connexion numérique instable.
Puis nous lui demandons de concurrencer une entreprise installée dans un pays disposant de : électricité fiable, logistique rapide, financement accessible, administration numérisée, ports performants, formation professionnelle adaptée.
La compétition est mondiale. Mais les conditions de production ne sont pas égales.
6. L'INDUSTRIALISATION RESTE L'UN DES MAILLONS MANQUANTS
L'Afrique a progressé dans plusieurs secteurs, mais la transformation structurelle reste lente et inégale.
Selon la BAD, la valeur ajoutée manufacturière africaine avait atteint environ 315 milliards de dollars en 2023, tandis que l'emploi manufacturier représentait toujours moins de 10 % de l'emploi total.
Voilà une question fondamentale : comment créer des dizaines de millions d'emplois dignes sans transformer davantage ce que nous produisons ?
Le développement ne peut reposer indéfiniment sur : extraire, exporter, importer, consommer.
Il faut davantage : produire, transformer, innover et exporter de la valeur ajoutée.
7. LA PRODUCTIVITÉ COMMENCE AUSSI À L'ÉCOLE
La ressource la plus importante de l'Afrique ne se trouve peut-être ni sous son sol ni dans ses océans. Elle se trouve dans son capital humain. Mais un diplôme sans compétences opérationnelles ne suffit pas. Une économie productive a besoin :
— d'ingénieurs ;
— de techniciens ;
— d'agronomes ;
— de développeurs ;
— de chercheurs ;
— de comptables ;
— de spécialistes de maintenance ;
— d'entrepreneurs ;
— d'ouvriers qualifiés ;
— de professionnels de la logistique ;
— de spécialistes de l'intelligence artificielle et du numérique.
L'éducation doit donc être reliée davantage aux besoins réels de l'économie. Former pour diplômer est utile. Former pour produire, créer et résoudre des problèmes l'est encore davantage.
8. LA TECHNOLOGIE PEUT FAIRE GAGNER À L'AFRIQUE DES DÉCENNIES
Il ne faut surtout pas imaginer que l'Afrique doit reproduire exactement le parcours industriel de l'Europe du XIXe siècle ou de l'Asie du XXe.
Le numérique change les règles.
Intelligence artificielle.
Paiement mobile.
Agriculture de précision.
Drones.
Énergies renouvelables.
Télémédecine.
Formation à distance.
Services numériques exportables.
Automatisation.
Commerce électronique.
Ces technologies permettent parfois de franchir directement certaines étapes.
L'exemple agricole est instructif : le programme Technologies for African Agricultural Transformation de la BAD avait déjà diffusé des technologies agricoles adaptées auprès d'environ 13 millions d'agriculteurs.
La technologie n'est donc pas un luxe réservé aux pays riches. Elle peut précisément être l'un des moyens de le devenir.
9. NOUS DEVONS MESURER AUTRE CHOSE QUE LA CROISSANCE DU PIB
Sans que la majorité de la population devienne beaucoup plus productive, une économie peut croître fortement grâce :
— au pétrole ;
— aux mines ;
— à quelques grands projets ;
— à une hausse ponctuelle des matières premières.
La BAD souligne d'ailleurs que, malgré une croissance réelle moyenne d'environ 3,8 % par an pendant les quatre décennies précédant la pandémie, la croissance du PIB réel par habitant de l'Afrique est restée parmi les plus lentes au monde.
Il faut donc regarder aussi :
— la productivité par travailleur ;
— la productivité agricole ;
— la valeur ajoutée industrielle ;
— les exportations transformées ;
— le nombre d'entreprises capables de grandir ;
— le revenu réel par habitant ;
— la création d'emplois productifs.
La croissance compte.
La transformation de l'économie compte davantage encore.
10. LE VRAI ENJEU : FAIRE PASSER DES MILLIONS DE PERSONNES D'ACTIVITÉS À FAIBLE PRODUCTIVITÉ VERS DES ACTIVITÉS À PLUS FORTE VALEUR
C'est cela, la transformation structurelle.
Faire passer progressivement :
- le cultivateur de subsistance → vers une agriculture commerciale productive ;
- le vendeur informel → vers une petite entreprise structurée ;
- l'artisan isolé → vers une chaîne de production ;
- la matière première → vers le produit transformé ;
- le diplômé sans débouché → vers une compétence recherchée ;
- la microentreprise → vers une PME capable d'investir, recruter et exporter.
La richesse d'un continent apparaît lorsqu'un nombre croissant de citoyens deviennent capables de produire plus de valeur par heure travaillée.
LES 8 RECOMMANDATIONS DU CEEC
L'Afrique ne manque pas de diagnostics.
Elle a besoin d'une véritable politique continentale de productivité.
1. FAIRE DE L'ÉLECTRICITÉ FIABLE UNE PRIORITÉ ÉCONOMIQUE ABSOLUE
Pas d'industrie compétitive sans énergie disponible et abordable.
2. TRANSFORMER L'AGRICULTURE EN SECTEUR TECHNOLOGIQUE
Irrigation, mécanisation adaptée, stockage, financement, assurance agricole, semences performantes, numérique et transformation.
3. CRÉER DES CHAÎNES DE VALEUR AFRICAINES
Transformer davantage cacao, café, coton, minerais, produits halieutiques et agricoles sur le continent.
4. DÉVELOPPER MASSIVEMENT L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET PROFESSIONNEL
Les économies productives ont autant besoin de techniciens qualifiés que de diplômés universitaires.
5. FACILITER LE FINANCEMENT PRODUCTIF DES PME
Un crédit trop cher tue l'investissement avant même que l'entreprise ait pu grandir.
6. NUMÉRISER ET SIMPLIFIER L'ADMINISTRATION ÉCONOMIQUE
Le temps perdu dans les procédures est aussi une perte de productivité nationale.
7. FAIRE DE LA ZLECAf UN VÉRITABLE MARCHÉ DE PRODUCTION
Un marché continental plus intégré permet aux entreprises africaines d'atteindre une échelle qu'un petit marché national ne peut souvent offrir.
8. MESURER LA PRODUCTIVITÉ DANS LES POLITIQUES PUBLIQUES
Chaque grande réforme économique devrait répondre à cette question : Va-t-elle permettre aux travailleurs et aux entreprises de produire davantage de valeur avec les mêmes ressources ?
L'AFRIQUE N'A PAS BESOIN DE TRAVAILLER PLUS. ELLE DOIT POUVOIR TRAVAILLER MIEUX.
L'avenir du continent ne se jouera pas uniquement sur la quantité de pétrole, de cobalt, de cacao ou de terres disponibles.
Il dépendra de notre capacité à transformer : les ressources en produits, les produits en industries, les connaissances en compétences, les compétences en innovation, le travail en productivité, et la productivité en prospérité.
Voilà la bataille économique fondamentale. Parce qu'un continent ne devient pas riche simplement parce qu'il possède beaucoup de ressources. Il devient riche lorsqu'il développe la capacité de transformer intelligemment ses ressources, son travail et ses connaissances en valeur ajoutée.
Et c'est pourquoi il faut comprendre correctement ce titre : Dire que « l'Afrique n'est pas trop pauvre, elle est trop peu productive » ne signifie évidemment pas nier la pauvreté réelle de millions de familles africaines. Cela signifie identifier l'un des mécanismes économiques capables de la combattre durablement.
La pauvreté se soulage par l'aide. Elle se réduit durablement par la création massive de valeur, d'emplois productifs et de revenus. « Le véritable trésor d'une nation n'est pas ce qu'elle possède sous son sol, mais ce qu'elle est capable de produire avec ce qu'elle possède, ce qu'elle sait et ce qu'elle apprend. » — Darchari MIKIDACHE
Question : si vous deviez choisir UNE priorité pour augmenter fortement la productivité africaine dans les dix prochaines années — énergie, agriculture, industrie, formation, infrastructures ou technologie — laquelle choisiriez-vous ?
Par Darchari MIKIDACHE
À propos de l'auteur
Darchari Mikidache est économiste-fiscaliste et Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC). Il dirige également l'ONG USHABABI WA MESO INTERNATIONAL (Jeunesse et Avenir). Reconnu à l'échelle internationale pour ses chroniques sur le développement de l'Afrique, le leadership et la motivation, il figure depuis 2016 parmi les personnalités influentes du Gotha Noir d'Europe.
Pour découvrir son Site son officiel : www.darcharimikidache.com








