Darchari Mikidache: «Un pays sans think tanks puissants laisse souvent les autres penser son avenir»

Darchari Mikidache: «Un pays sans think tanks puissants laisse souvent les autres penser son avenir»

Un pays peut avoir des ministres, des administrations, des universités, des entreprises, des diplomates. Et pourtant manquer cruellement d’un élément essentiel : des lieux capables de penser le long terme, de produire des idées solides et d’influencer les décisions publiques. C’est précisément le rôle des think tanks. Ils ne gouvernent pas. Mais ils peuvent aider ceux qui gouvernent à mieux décider.

Et dans le monde moderne, celui qui produit les idées qui deviennent les politiques publiques exerce déjà une forme de puissance.

LES GRANDES DÉCISIONS NE NAISSENT PAS TOUJOURS DANS LES MINISTÈRES

Une réforme fiscale, une stratégie industrielle, une politique énergétique, une doctrine diplomatique, une réforme de l’éducation, une politique de souveraineté numérique, une stratégie de défense, une position dans une négociation internationale.

Toutes ces décisions nécessitent du temps, de la recherche, des données, des comparaisons internationales et des scénarios.

Or les administrations travaillent souvent sous pression. Elles doivent gérer l’urgence, exécuter les décisions, répondre aux crises, préparer les budgets, gérer les contraintes politiques. Un think tank peut travailler autrement. Il peut poser une question fondamentale :

« Où voulons-nous être dans dix, vingt ou trente ans, et que devons-nous commencer à faire aujourd’hui pour y parvenir ? »

UN THINK TANK N’EST PAS UN CLUB DE COMMENTATEURS

Un véritable think tank ne se contente pas de commenter l’actualité. Il doit produire :

— des études ;

— des données ;

— des scénarios ;

— des évaluations ;

— des propositions de réformes ;

— des analyses comparatives ;

— des notes destinées aux décideurs ;

— des travaux suffisamment solides pour résister à la critique.

Son objectif n’est pas seulement d’avoir une opinion.

Son objectif est de transformer une question complexe en options compréhensibles pour la décision publique. C’est toute la différence entre : commenter un problème et produire une solution exploitable.

CELUI QUI PRODUIT LES IDÉES INFLUENCE LES RÈGLES

Dans les grandes puissances, la compétition ne se déroule pas uniquement dans les entreprises, dans les armées, dans les élections, ou dans les marchés financiers. Elle se déroule aussi dans le monde des idées. Des experts travaillent pendant des années sur :

— l’intelligence artificielle ;

— la fiscalité internationale ;

— la sécurité ;

— le commerce ;

— l’énergie ;

— les relations internationales ;

— les nouvelles technologies ;

— la transformation industrielle.

Puis leurs analyses alimentent progressivement les médias, les parlementaires, les gouvernements, les diplomates, les investisseurs, les institutions internationales.

Une idée répétée, documentée, défendue et reprise peut finir par devenir une loi, une norme, une doctrine, une stratégie nationale. Voilà pourquoi l’influence intellectuelle est aussi une forme de puissance.

L’AFRIQUE PRODUIT ENCORE TROP PEU DE SES PROPRES CADRES D’ANALYSE

Le problème n’est pas l’absence d’intelligence. Le continent possède d’excellents économistes, chercheurs, juristes, ingénieurs, statisticiens et spécialistes des politiques publiques. Mais ces compétences restent souvent dispersées. Et lorsque les institutions locales de recherche sont faibles, beaucoup de diagnostics sur l’Afrique sont produits ailleurs. Le risque apparaît alors : les priorités peuvent être définies par ceux qui financent l’étude, les indicateurs peuvent être choisis depuis l’extérieur, les solutions peuvent être pensées selon des réalités différentes, et le débat national finit par utiliser les concepts des autres sans toujours produire les siens.

Il ne s’agit évidemment pas de rejeter l’expertise internationale. Elle est indispensable. Mais un partenariat intellectuel équilibré suppose que l’Afrique arrive elle aussi à la table avec ses propres données, analyses et propositions.

UNE DÉMOCRATIE A ÉGALEMENT BESOIN D’EXPERTISE INDÉPENDANTE

Les think tanks peuvent jouer un autre rôle essentiel : Proposer des analyses qui ne dépendent pas uniquement du calendrier politique. Un gouvernement peut avoir intérêt à défendre sa réforme. Une opposition peut avoir intérêt à la critiquer.

Le citoyen, lui, doit pouvoir accéder à une troisième chose : une analyse documentée de ce qui fonctionne, de ce qui ne fonctionne pas et des alternatives possibles. L’expertise indépendante ne remplace pas la démocratie. Elle améliore la qualité du débat démocratique. Parce qu’entre le slogan politique et la décision publique, il devrait toujours y avoir une place pour les faits.

L’AFRIQUE DOIT FINANCER DAVANTAGE SES PROPRES IDÉES

Produire une étude sérieuse coûte de l’argent.

Il faut financer : les chercheurs, les bases de données, les enquêtes, les publications, les conférences, les outils numériques, les équipes de recherche, la diffusion internationale des travaux.

Un think tank sans financement durable devient fragile. Mais un think tank dépendant d’un seul financeur peut également perdre une partie de son indépendance.

Il faut donc rechercher des modèles diversifiés : fondations, entreprises, universités, mécénat, partenariats internationaux , adhésions, appels à projets, financement public transparent et pluraliste.

Le principe doit rester clair : le financement doit permettre la recherche, jamais acheter les conclusions.

LES THINK TANKS PEUVENT AUSSI DEVENIR DES OUTILS DE DIPLOMATIE D’INFLUENCE

Une idée ne connaît pas de frontière.

Une étude africaine de grande qualité peut circuler : à Paris, à Bruxelles, à Washington, à Addis-Abeba, à Genève, à New York, à Pékin. Elle peut être citée par des chercheurs, reprise par des médias, présentée dans des conférences internationales, Utilisée dans une négociation.

C’est ainsi qu’un pays ou un continent commence aussi à influencer le monde : en devenant producteur de concepts et non simplement consommateur de recommandations.

IL FAUT RELIER LES THINK TANKS AUX UNIVERSITÉS, AUX ENTREPRISES ET AUX ADMINISTRATIONS

L’expertise devient plus forte lorsqu’elle circule. Un chercheur universitaire possède la profondeur scientifique. Une entreprise connaît les réalités du marché. Une administration connaît les contraintes de l’État. La diaspora apporte une expérience internationale. Un think tank peut devenir le lieu où ces compétences se rencontrent. Et de cette confrontation peuvent naître de meilleures politiques publiques. Le défi africain n’est donc pas seulement de créer davantage d’institutions. Il est de créer des écosystèmes d’intelligence collective.

RECOMMANDATIONS DU CEEC

Le Cercle des Économistes et des Experts Comoriens recommande plusieurs orientations.

— encourager la création et le renforcement de think tanks africains réellement indépendants ;

— développer des financements pluriannuels permettant de travailler sur le long terme ;

— créer des bases de données économiques nationales accessibles aux chercheurs ;

— rapprocher davantage universités, administrations, entreprises et centres de recherche ;

— intégrer les compétences de la diaspora dans les travaux stratégiques ;

— développer des programmes pour former de jeunes analystes africains ;

— publier davantage en français, en anglais, en arabe, en portugais et dans les langues africaines lorsque cela est pertinent ;

— produire des notes courtes spécifiquement destinées aux décideurs ;

— évaluer davantage les politiques publiques après leur mise en œuvre ;

— créer des réseaux continentaux capables de mutualiser les recherches ;

— renforcer la présence des experts africains dans les grands débats internationaux.

Et surtout : cesser de considérer la production intellectuelle comme une dépense secondaire. Parce qu’une mauvaise politique publique peut coûter infiniment plus cher qu’une excellente étude qui aurait permis de l’éviter.

UN PAYS DOIT AVOIR UNE MÉMOIRE DES IDÉES

Les gouvernements changent, Les ministres changent, les hauts fonctionnaires changent, les priorités politiques changent, mais la réflexion stratégique doit continuer. Un think tank solide peut contribuer à préserver cette mémoire.

Il peut conserver : les études, les données, les évaluations, les scénarios, les leçons tirées des échecs. Ainsi, chaque nouvelle équipe ne recommence pas systématiquement à zéro. Un pays qui apprend de ses erreurs progresse. Un pays qui oublie ses erreurs les reproduit.

LA PUISSANCE COMMENCE AUSSI PAR LA CAPACITÉ À PENSER PAR SOI-MÊME

L’Afrique a longtemps été étudiée, analysée, classée, conseillée, évaluée. Elle doit évidemment continuer à écouter le monde. Mais elle doit aussi produire davantage ses propres diagnostics, ses propres modèles, ses propres priorités, ses propres solutions.

Parce qu’au XXIᵉ siècle, la souveraineté ne sera pas seulement territoriale. Elle sera aussi : économique, technologique, informationnelle, et intellectuelle. Un pays qui ne produit pas suffisamment d’idées finit par dépendre des idées produites ailleurs. Et tôt ou tard, celui qui définit les problèmes influence aussi les solutions.

Voilà pourquoi les think tanks ne sont pas un luxe réservé aux grandes puissances. Ils peuvent être l’un des outils qui permettent précisément aux pays plus petits ou plus fragiles de devenir plus stratégiques.

Un pays sans pétrole peut se développer. Un pays sans minerais peut prospérer. Mais un pays qui renonce à penser sérieusement son avenir risque toujours de laisser quelqu’un d’autre le penser à sa place.

Par Darchari MIKIDACHE

À propos de l'auteur

Darchari Mikidache est économiste-fiscaliste et Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC). Il dirige également l'ONG USHABABI WA MESO INTERNATIONAL (Jeunesse et Avenir). Reconnu à l'échelle internationale pour ses chroniques sur le développement de l'Afrique, le leadership et la motivation, il figure depuis 2016 parmi les personnalités influentes du Gotha Noir d'Europe.

Pour découvrir son Site son officiel : www.darcharimikidache.com