Chaque année, la diaspora africaine transfère 100 milliards de dollars vers le continent. Ce montant dépasse toute l'aide publique au développement et tous les investissements étrangers réunis. Pourtant, la pauvreté persiste. Le chômage explose. Les déficits s'accumulent. Darchari Mikidache, économiste-fiscaliste et Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC), livre ici un diagnostic sans concession et six mesures concrètes pour transformer l'argent qui circule en richesse qui produit.
Un continent qui reçoit des milliards et reste pauvre
Les chiffres sont vertigineux.
En 2024, les transferts de fonds vers les pays à faible revenu et revenu intermédiaire ont atteint 685 milliards de dollars dans le monde. L'Afrique seule en a reçu 100 milliards.
Ce montant dépasse les budgets publics consacrés au développement du continent — 42 milliards de dollars. Il dépasse les investissements directs étrangers — 48 milliards de dollars.
Les familles africaines de la diaspora financent leur continent plus que toutes les grandes puissances réunies.
Et pourtant.
Dans plusieurs Pays les Moins Avancés, entre 15 % et 30 % des recettes publiques sont absorbées chaque année par le seul remboursement de la dette. Chaque euro consacré aux intérêts est un euro qui ne finance ni l'école, ni l'hôpital, ni les routes.
Le secteur informel représente entre 50 % et 80 % de l'activité économique dans de nombreux pays africains. Il prive les États de recettes fiscales essentielles, les travailleurs de protection sociale et les entrepreneurs d'accès au crédit bancaire.
Moins de 5 % des transferts de la diaspora africaine sont orientés vers l'investissement productif. Le reste finance la consommation courante, la construction résidentielle et les cérémonies sociales.
La conclusion s'impose.
L'Afrique n'a pas un problème de manque d'argent. Elle a un problème de productivité.
Ce que le monde nous enseigne
Les exemples ne manquent pas.
- Le Rwanda en 1994 ne disposait de rien. Ni pétrole, ni gaz, ni accès à la mer. En moins de trente ans, il a affiché une croissance moyenne supérieure à 7 % par an en misant sur la gouvernance, la transformation économique et la productivité.
- Singapour était un port sans ressources en 1965. En une génération, il est devenu l'une des économies les plus compétitives du monde grâce au capital humain, à la rigueur institutionnelle et à la production à haute valeur ajoutée.
- Le Maroc oriente sa diaspora vers l'investissement productif. Plus de 10 milliards de dollars injectés chaque année dans l'industrie, les services, le numérique et l'agriculture. Le Maroc est aujourd'hui une plateforme économique continentale.
- Le Cap-Vert importe plus de 90 % de ses denrées alimentaires et ne dispose d'aucune ressource naturelle significative. En réorientant sa diaspora vers des investissements productifs et en ouvrant son économie, il a construit un secteur touristique représentant 20 % de son PIB et affiché une croissance dépassant 7 % après la pandémie.
- Les Comores, elles, reçoivent de leur diaspora entre 19 % et 25 % de leur PIB chaque année selon les données de la Banque Centrale des Comores. Un flux qui dépasse de loin les investissements étrangers et l'aide publique au développement. Mais une part trop faible reste orientée vers la production.
La leçon est universelle.
Ce qui transforme un pays, ce n'est pas l'argent reçu. C'est l'argent investi dans la production.
Six mesures concrètes. Financées. Crédibles.
Face à ce diagnostic, le CEEC formule six recommandations opérationnelles.
1. Le Contrat État-Diaspora
La défiance entre les États africains et leur diaspora est le premier obstacle à l'investissement productif. Elle se brise par un contrat clair et réciproque.
L'État s'engage à exonérer fiscalement pendant cinq ans les bénéfices réinvestis dans les secteurs productifs prioritaires, à créer des Guichets Uniques Diaspora Investissement dotés d'experts sectoriels et à plafonner les délais de création d'entreprise à 72 heures.
En contrepartie, la diaspora s'engage à orienter au minimum 10 % de ses transferts annuels vers des investissements productifs déclarés et traçables.
Résultat attendu : doublement du taux d'investissement productif de 5 % à 10 %, élargissement de l'assiette fiscale de 15 à 20 % sur cinq ans, et croissance supplémentaire estimée entre 1,5 et 2 points de PIB par an.
2. Les DiasporaBonds
Israël a levé 35 milliards de dollars grâce aux Israel Bonds depuis 1951. L'Inde a mobilisé plusieurs dizaines de milliards via ses obligations diasporiques. L'Afrique peut faire de même.
Le CEEC recommande la création d'Obligations Nationales de Développement Productif accessibles à la diaspora depuis l'étranger, avec un rendement garanti entre 5 % et 7 % net annuel, une durée de 5 à 10 ans, une souscription dématérialisée et un fléchage obligatoire vers les secteurs productifs.
La gestion doit être confiée à une autorité indépendante de type Caisse des Dépôts et Consignations, hors contrôle direct des pouvoirs publics. Cette indépendance est la condition de la confiance.
3. La Bibancarisation
Les frais de transfert atteignent encore 8 à 10 % en Afrique subsaharienne. Chaque point de réduction représente des centaines de millions de dollars supplémentaires dans les poches des familles.
Le CEEC recommande la bibancarisation systématique de la diaspora — un compte dans le pays de résidence, un compte dans le pays d'origine — avec des accords interbancaires bilatéraux pour réduire les frais en dessous de 3 %, et des produits d'épargne-développement attractifs rémunérés à 4 %.
4. Le Fonds National de Garantie
Les taux d'intérêt bancaires atteignent 15 à 25 % dans de nombreux pays africains. Ils tuent les projets avant leur naissance.
Le CEEC recommande un Fonds National de Garantie avec des taux bonifiés plafonnés à 6 % maximum, un différé de remboursement de 12 à 24 mois et des bénéficiaires prioritaires : jeunes de 18 à 35 ans, femmes entrepreneures, membres de la diaspora investissant au pays.
Condition non négociable : tout bénéficiaire intègre obligatoirement un programme d'accompagnement par des Centres de Gestion Agréés couvrant la comptabilité, la fiscalité, la logistique, la stratégie commerciale et le marketing digital. Sans accompagnement, pas de financement.
5. Le Crédit National Agricole et de la Transformation Productive
L'agriculture et la transformation agroalimentaire sont les secteurs les plus sous-financés du continent, alors qu'ils concentrent le plus grand potentiel de substitution aux importations.
Le CEEC recommande la création d'un Crédit National Agricole financé par la mobilisation des épargnes dormantes via de nouveaux produits d'épargne-développement, géré par une Caisse des Dépôts et Consignations indépendante avec un audit annuel public obligatoire.
Objectifs sur cinq ans : réduire la facture alimentaire importée de 20 à 30 %, financer 50 000 exploitations modernisées et créer 100 000 emplois ruraux directs.
6. La Formation Permanente
Aucune de ces mesures ne fonctionnera sans capital humain qualifié.
Le CEEC recommande un Programme National de Formation Permanente, Professionnelle et Technique orienté vers l'entrepreneuriat productif.
- Contenu : concevoir un business plan, créer et gérer une entreprise formelle, maîtriser la comptabilité et la fiscalité, négocier avec les banques, commercialiser localement et à l'export, communiquer et développer une présence numérique.
- Format : centres dans chaque chef-lieu, modules en ligne accessibles depuis la diaspora, certification nationale reconnue par les institutions financières, coût zéro pour les bénéficiaires du Fonds National de Garantie.
Un entrepreneur formé est un risque bancaire réduit. Un risque bancaire réduit, c'est un crédit accordé. Un crédit accordé, c'est une entreprise créée.
La vérité qui dérange
- Un pays peut recevoir des milliards chaque année. S'il consomme sans produire, il restera dépendant.
- Un pays peut manquer de ressources naturelles. S'il forme, s'il investit, s'il produit, il créera sa prospérité.
- La richesse durable ne vient pas des transferts. Elle ne vient pas des emprunts. Elle ne vient pas de l'aide.
- Elle vient du travail qualifié, de l'investissement orienté, de la production transformée et de la confiance entre l'État et ses citoyens.
- Les ressources humaines existent. Les ressources financières existent. Les ressources naturelles existent.
- Il manque un État qui contractualise. Il manque des institutions qui garantissent. Il manque une vision qui mobilise.
Il est temps de produire.
À propos de l'auteur
Darchari Mikidache est économiste-fiscaliste et Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC). Il dirige également l'ONG USHABABI WA MESO INTERNATIONAL (Jeunesse et Avenir). Reconnu à l'échelle internationale pour ses chroniques sur le développement de l'Afrique, le leadership et la motivation, il figure depuis 1996 parmi les personnalités influentes du Gotha Noir d'Europe.
Site officiel : www.darcharimikidache.com







